Je m'appelle Ludovic et je suis un Invalide.
J'étais un adolescent extraordinairement ordinaire à l'époque.
J'avais des amis, une famille et beaucoup d'amour ... je n'en restais pas moins naïf et imprudent. Et cette naïveté et cette imprudence m'ont...
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LUDOVIC
Il n'y a pas un jour qui passe sans que je ne pense pas au Centre.
Dans toutes ces personnes remarquables qui faisaient de Colombe un établissement de renom : l'endroit le plus glauque de la Bretagne, il y avait cette panoplie de gens qui, par leur présence, te faisait te dire que : « Ouais, c'est mort, c'est archi-mort. ». Et dans cette incroyable secte de l'infirmité, le gourou était bien celui qui te faisait comprendre que ouais, c'était mort, c'était vraiment archi-mort. Je vous présente le psychologue.
Le ou la psychologue. Le sexe du/de la concerné(e) changeait selon les saisons. L'ambiance de son cabinet, elle, restait intacte. Je dis bien « selon les saisons », car un remplacement de psychologue pouvait être prédis en regardant les arbres. Chaque fois que l'on cueillait des patients pendus aux branches, un nouveau psy se ramenait. L'ancien faisait mal son boulot, et pas besoin de chiffres pour le constater, juste d'un gros chêne, avec des grosses branches. Il y avait cette mamie grande-brûlées qui s'était pendue une fois, je l'aimais bien. Je sais que, si on l'avait vu venir ce suicide, certains auraient volontiers parié que son poids aurait brisé la corde comme il avait brisé son cou. Il paraissait, selon les grosses rumeurs de l'endroit (parce que oui, les ragots fusaient. On essaye d'être comme vous, hein), qu'avant de l'amener à la morgue, elle était restée une semaine dans les sous-sols de l'endroit, et qu'elle hante désormais les couloirs des victimes de l'Inquisition. Cléopâtre la momie est de retour parmi nous. Certains ont des guirlandes multicolores accrochés à leur maison, des lampes magnifiques et qui rappellent, malgré les froides températures, la chaleureuse magie de Noël. Nous, nous avions Bernard. Il était blanc, éteint, et plus très chaud.
Clairement, je plaisante. Le suicide, aussi terrible puisse-t-il être, et sous n'importe quelle forme, était rare, et pas drôle du tout. Cela dit, un peu d'humour noir n'est pas à prohiber. Je suis Ludovic York quand même, il ne faut pas s'étonner. C'était d'ailleurs pour ça que le personnel de Colombe organisait des petites soirées pour rapprocher les patients. La sociabilité, c'était la clé. Si tu restais seul à broyer du noir, c'est le noir qui allait finir par te broyer, sauf si bien sûr un camion l'avait fait avant, et que c'est pour cette raison que tu étais à Colombe.
Le/la psychologue nous aide à éviter l'isolement, la solitude et le désespoir, mais j'ai l'impression que l'effet est totalement inverse. Personne ne ressortait de ce bureau avec le sourire aux lèvres. Personne ne souriait jamais vraiment, en fait. Mais c'est un langage, et le/la psy les connaît tous. Sons ou silences, expressions ou pleurs, gestes ou ... pour ma part pas de gestes, ce sont des indices de votre malheur, même s'il faut toute la naïveté du monde pour ne pas comprendre pourquoi vous êtes malheureux. Par expérience, j'ai compris que la meilleure des thérapies, c'était s'aider entre nous, les invalides, ceux qui ont vécus, et survécus. Nous avions une sorte de jeu, enfin ce n'était pas un jeu, c'était plutôt un mouvement. Quasiment tous les patients du Centre, tous ceux encore conscient de leur situation, portait un magnifique pin's adhésif, où était noté la phrase « Invalide ». Loin de nous était l'envie de nous stigmatiser encore plus, c'était avant tout un symbole de fierté, et de reconnaissance entre nous. Même si vous n'aviez pas d'amis, même si vous n'étiez entouré que par deux ou trois personnes, le pin's à Colombe pouvait dépasser les animosités. Nous étions fiers de ces pin's, ils nous aidaient à rester unis, car il n'en existait pas qu'un. Chaque couleur symbolisait une situation, et un temps. Si vous veniez à peine d'entrer à Colombe, vous portiez un pin's bleu ciel. Si cela faisait trois mois que vous étiez à Colombe, il devenait orange, et rouge au bout de six mois. Chaque pallier franchit s'appelait un « Passage » et chaque passage était rassurant, car plus vous restiez longtemps, plus les gens autour de vous vous respectaient, et plus les gens qui venait d'arriver se sentait bien entouré. J'avais finalement reçu mon pin's bordeaux au bout d'un an, et mon pin's blanc une semaine avant ma sortie. Nous fêtions chaque « passage », à notre manière, souvent par une belle cérémonie nocturne, et interdite. J'espère que les pin's ne disparaîtront jamais de Colombe. Même en y étant plus, je continue de les porter.