VINGT-QUATRE.

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Erwin était terrifié.

Dans ses mains se trouvaient la dernière lettre qu'il avait écrite à Lise. C'était le vingt-quatre Décembre et il avait passé toute la soirée de la veille à lire et relire le contenu de l'enveloppe. Aujourd'hui, il ne postera pas cette lettre. Aujourd'hui, il irait directement chez Lise. Il devait la voir une dernière fois ne serait-ce que pour se remémorer l'endroit précis où se trouvait chacun de ses grains de beauté ou encore, quel était le son exact de sa voix. Erwin en avait besoin. Ce serait la deuxième fois qu'il la verrait et pourtant, ce serait la dernière.

Il glissa la lettre dans sa sacoche et s'avança sur le pont du bateau, le cœur battant à ton rompre. Un regard vers le ciel lui appris que les anges n'étaient pas avec lui. Il pleuvait aujourd'hui et il continuerait de pleurer sur son cœur pendant des heures encore. Erwin était malheureux. Et effrayé. Et inquiet. Si ce jeu avait tenu une année supplémentaire, il ne pourrait le perdurer une année de plus – pas après ce que lui avait dit Antoine concernant la vingt-cinquième année. Pas alors que Lise croyait encore à cette correspondance de Klaas. Pas depuis qu'Erwin nourrissait des sentiments profonds pour la jeune femme.

Erwin se sentait honteux de ressentir un tel amour pour elle. Lise avait douze ans de moins que lui. Comment avait-il pu faire pour tomber amoureux d'une fille aussi jeune ? Pire encore. Pourquoi l'aimait-il alors qu'il ne connaissait d'elle que ce qu'Antoine lui avait appris deux ans plus tôt et les quelques informations qu'il avait récolté par-ci, par-là ? Cela n'avait aucun sens. N'était-ce donc pas cela le but de l'amour ? N'avoir aucune raison d'être mais exister malgré tout ?

Non, Erwin avait dépassé l'âge pour ces jeux-là. Ce n'était plus un ado boutonneux qui pensait que l'amour se trouvait à tous les coins de rues. Il avait rencontré son ex-femme ainsi et il n'en voulait plus. Erwin était seul depuis si longtemps –six ans- qu'il avait renoncé à l'idée de refaire sa vie. Seulement l'envisager lui donnait la nausée. Pourtant, quand il pensait à Lise, son cœur recommençait à faire des montagnes russes. Il l'aimait trop pour l'abandonner mais voilà, Klaas était mort et cette correspondance post-mortem n'avait jamais eu lieu d'être. Ce n'était pas Klaas qu'il cherchait à honorer en usurpant son identité, il cherchait un moyen de se rapprocher de Lise. Et Erwin y était parvenu sauf que si Lise l'aimait, ce n'était que parce qu'elle voyait Klaas à travers lui. Erwin voulait vivre pour lui. Alors, il lui avait écrit une lettre. L'ultime. Et il allait la lui remettre aujourd'hui.

Erwin escalada les quelques marches qui le tenaient éloignées de la porte d'entrée de Lise. Il frappa à la porte, nerveux, et attendit. Une minute, deux, trois... Ce n'est que lorsqu'il s'apprêtait à renoncer qu'il entendit le loquet de la porte et bientôt, le corps frêle de la jeune femme se dessina devant lui. Elle lui sembla plus petite encore que dans ses souvenirs.

Cette fois, elle n'abordait pas un maquillage digne d'une professionnelle. Elle avait un peu de poudre sur les joues et le nez mais le reste de son visage était au naturel et Erwin la trouvait encore plus belle. Il pouvait distinguer ses tâches de rousseur discrètes, telles les étoiles dans le ciel lors d'une nuit dégagée, sans nuage. Elle portait des boucles d'oreille en perle qui encadrait son visage alors que dans ses souvenirs, Erwin ne pouvait savoir la coupe de cheveux qu'elle avait adoptés par le passé. Il lui semblait qu'ils étaient plus courts cette fois. Un carré plongeant. Elle faisait plus femme comme ça, plus mûre. Ca, peut-être, mais surtout la surprise qui était peinte sur ses traits quand elle reconnut l'homme qui se trouvait face à elle.

Erwin n'abordait pas fièrement sa tenue de facteur. A vrai dire, il avait abandonné son poste quelques mois plus tôt, après vingt-quatre ans de service. Il n'avait choisi ce métier que par dépit, parce qu'il ne se croyait pas assez doué pour faire des études et parce qu'il devait subvenir aux besoins de sa famille. Mais maintenant, Erwin était un homme libre. Alors, après avoir suivi des cours du soir à la faculté d'Amsterdam, il avait décidé de reprendre pleinement ses études. Cette fois-ci, il opta pour une spécialisation dans l'histoire de l'art et venait fièrement de valider son premier semestre de deuxième année.


... et t'attendre à NoëlOù les histoires vivent. Découvrez maintenant