9 dec 99.
Lise,
Alors, ça fait quoi d'être officiellement une vieille ? Tu peux légalement boire tout ce que tu veux, fumer, prendre des champi si tu veux. Officiellement, tu dois surtout être en train de décuver en te demandant comment fait la vodka pour être si bonne et si mauvaise à la fois.
Allez, bisous ma vieille. On se retrouvera demain pour une longue et belle lettre disant combien t'es la meilleure.
Chris t'embrasse aussi.
Klaas.
***
C'était accalmie au centre de tri d'Amsterdam depuis plusieurs semaines. Une seule inquiétude alimentait les conversations et à nouveau, on demande l'avis d'Erwin. Il balaya les spéculations d'un geste de la main et se dirigea vers son casier pour récupérer le courrier qu'il allait devoir distribuer.
La veille, Rika avait fait un nouveau test de grossesse qui s'était avéré négatif. Encore. Et si au début, le couple arrivait à gérer leur angoisse d'infertilité, ce n'était désormais plus le cas. Ils avaient commencé à fréquenter des spécialistes, passant leur temps-libre à parcourir la ville à la recherche d'un énième médecin leur expliquant qu'il n'existait aucune raison scientifique qui expliquait leur impossibilité à avoir un deuxième enfant. Scientifiquement. Si au début, on leur murmurait ce mot, il était maintenant l'argument employé par les spécialistes.
_Peut-être devriez-vous consulter un spécialiste... ? Avait suggéré un expert de la fertilité.
Erwin avait serré les dents plutôt que d'écraser son poing contre la mâchoire du médecin. Sa femme, elle, craignait de ne pas avoir compris le sens de sa réponse. Elle avait alors expliqué patiemment :
_ Mais nous ne faisons que ça ! Vous êtes au moins le cinquième médecin qu'on voit en l'espace de six mois.
_ Ne sois pas stupide, Rika ! S'était énervé Erwin. Il ne nous dit pas d'aller en labo faire des tests mais passer par une thérapie. Le problème vient de nos têtes, pas de nos corps !
Rika avait accusé le coup en silence. Jamais son mari ne lui avait parlé aussi durement, même quand elle traversait un épisode dépressif qui l'avait presque conduit à mettre fin à ses jours. Ce matin-là pourtant, dans le cabinet du médecin, l'idée lui effleura pourtant l'esprit. Rika ne pouvait pas avoir d'enfant. Elle avait eu Marleen mais elle ne pourrait pas être mère à nouveau. Ce n'était pas la faute d'Erwin, lui n'y était pour rien. Il était doux avec elle, attentionné. Il veillait à ce qu'elle mange équilibré, allait chercher Marleen à l'école pour ne pas qu'elle se fatigue en vélo et le matin, il lui arrivait de prendre sa voiture malgré les embouteillages pour être certain que Rika ne soit pas heurtée par un tram sur le trajet.
Seulement, Erwin était fatigué de connaître par cœur le cycle menstruel de sa femme et de lire tous les livres possibles sur « le meilleur moment de la journée pour concevoir un enfant ». Il voulait redevenir un homme, recommencer à vivre. Sa vie entière avait été mise sur pause. Leur couple aussi. Rika n'était devenu qu'un corps qu'il espérait voir transformer par l'arrivée d'un enfant. Il s'en voulait de n'éprouver plus aucun désir pour sa femme et face au médecin, il avait compris qu'il était peut-être responsable de leur impossibilité à avoir un deuxième enfant.
_ Hey, Erw, t'as lu le journal, ce matin ?
Erwin tenta d'ignorer son collègue mais ne put lui échapper. Déjà, l'homme lui tendait le Het Parool avec en Une, le passage à l'an 2000 qui inquiétait la population mondiale. On parlait d'un bug informatique et de toutes les conséquences que cela impliquait. Le déclenchement de bombes, le manque de sécurité du système informatique et les données bancaires qui seraient exposées à la vue de tous.
Dans le même article, on retrouverait aussi l'apocalypse annoncée : Les trains qui cesseraient de fonctionner, le système politique qui serait revu, la nourriture qui deviendrait insuffisante pour l'ensemble des habitants de la Terre... On relatait déjà des centaines de suicide au quatre coins du monde – tous se seraient sacrifier pour « échapper au passage au millénaire suivant ».
Erwin leva les yeux au ciel face à l'article du journal hollandais et jura intérieurement. « Tous ces gens feraient mieux de se soucier d'écologie, là où se situe le véritable problème de notre génération, plutôt que de mourir pour un chiffre », songea-t-il en rendant le journal à son collègue.
Erwin entama sa distribution de courrier avec cette même idée en tête. Il était comme hors du temps, coupé du monde. Il arriva devant la maison des Beaumont et seulement alors, la vie reprit son cours.
9 décembre. Neuvième lettre de l'année.
L'écriture sur l'enveloppe était désormais plus raffinée, plus adulte. Elle provenait encore de La Haye et Erwin se demandait encore pourquoi ce « Klaas » s'obstinait à envoyer vingt-cinq lettres chaque année alors qu'une poignée de kilomètres les séparaient. Soixante kilomètres, ce n'était pas grand-chose. Ca correspondait à une heure en voiture, trois si on prenait le vélo. Il aurait pu venir la voir tous les jours, s'il le souhaitait. Il aurait dû le faire. Ecrire, c'était bien. Parler, c'était mieux. Et si Klaas tenait vraiment à Lise, il aurait dû se déplacer. Chaque jour, il aurait dû venir la voir, lui dire qu'il l'aimait, qu'il l'attendait... Ou même, ils auraient dû être ensemble. Pourquoi laissaient-ils la vie les séparer ?
Soudain, Erwin en voulut aux deux jeunes de ne rien faire pour se retrouver. Ils ignoraient tout d'eux, ne connaissant que leurs noms grâce aux adresses gribouillées sur l'enveloppe mais à cet instant, Erwin les détesta de tout son être.
Lorsqu'il rentrerait de sa tournée de distribution, il demandera à son chef de changer de tournée. Il ne voulait plus jamais devoir distribuer le courrier à Lise Beaumont.
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... et t'attendre à Noël
Romance25 chapitres, 25 jours, 25 lettres. C'est le temps qu'ont Klaas et Lise pour s'aimer. A moins que...