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Le touriste recherche le vierge, l'authentique, l'intouché, que par sa seule présence il déflore.
Et pourtant, le touriste est bien intentionné. Il n'y a rien d'immoral à vouloir visiter d'autres lieux, rencontrer d'autres gens, contempler d'autres mœurs et goûter d'autres cuisines. S'exposer à l'inconnu non pour le profit mais par curiosité est une noble entreprise. On apprend beaucoup en voyageant sans autre but que le voyage lui-même. Aller à la rencontre des autres pacifiquement, ne serait-ce pas un moyen de promouvoir la fin des guerres, l'entente des peuples, la solidarité des nations, la célébration des différences et des régions du monde?
Le fait est que le tourisme est rarement associé de nos jours à des objectifs si élevés. Quand on n'utilise pas les termes "tourisme" ou "touriste" d'une manière franchement méprisante ou sarcastique, on les associe pragmatiquement à l'économie et au profit. Le tourisme est une industrie dont le but est de produire un revenu, en vendant l'illusion du vierge, de l'authentique, de l'intouché, ou en exploitant un capital culturel.
Un effet secondaire de l'industrie touristique est d'avoir répandu et promu mondialement de nouveaux stéréotypes de l'étranger. En France, qui est à la fois une terre touristique et une nation qui aime à faire du tourisme, circulent deux niveaux de clichés: les étrangers qui viennent faire du tourisme chez nous, et les étrangers chez qui nous allons faire du tourisme. Il serait fort intéressant de comparer les clichés à ces deux niveaux quand ils concernent un même groupe d'étrangers. Nous ne voyons sans doute pas les Japonais de la même façon quand nous les percevons comme "touristes japonais" venant nous rendre visite et quand nous les percevons comme "authentiques Japonais" à qui nous rendons visite. La même double vision s'applique aussi aux Belges, aux Italiens, aux Anglais, aux Allemands, aux Américains, aux Hollandais, aux Espagnols et aux Portugais, pour parler des groupes nationaux venant le plus immédiatement à l'esprit d'un point de vue francocentrique.
Un autre niveau s'ajoute quand les étrangers en question paraissent chez nous aussi comme émigrants, ou ont été émigrants à une certaine époque. Cette situation troublante perturbe l'ordre établi de nos idées sur les différentes sortes d'autres et nous force à réajuster nos clichés. Peut-on encore associer automatiquement l'idée de "bonne" à l'idée d' "espagnol" quand le touriste espagnol cesse d'être un spécimen rare et isolé? Mais ne va-t-on pas alors remplacer un cliché par un autre cliché? Je ne crois pas qu'il existe aujourd'hui un cliché bien établi en France pour le groupe des "touristes espagnols" alors qu'il en existe pour d'autres groupes comme les Belges et les Japonais. Les touristes espagnols sont étrangement peu identifiables comme tels tant qu'ils ne parlent pas. Ils nous ressemblent beaucoup. Peut-être est-ce parce que le développement du tourisme espagnol en France est encore trop récent, ou pour d'autres raisons qui demanderaient des observations plus approfondies que le cadre d'une micromorale ne le permet.
Enfin, il faudrait considérer les stéréotypes inverses du Français comme touriste et du Français comme indigène, vus de la perspective des Espagnols, Belges, Japonais, etc. C'est vertigineux. On comprend que l'industrie touristique ne mette pas en avant des arguments publicitaires tels: "Visitez Turin et remettez en questions tous vos clichés sur les Italiens" ou "Paris: la ville idéale pour l'observation anthropologique des touristes de partout" ou "Tokyo: Rendez-leur la pareille!"
Le touriste lui-même n'est pas le problème. Le problème, c'est la tendance grégaire des touristes à tourister dans les même lieux balisés et exploités par l'industrie du tourisme, ce qui les rend du même coup touristiques. Ainsi se noue le paradoxe d'une quête pour un objet que la quête elle-même détruit, et se forme la mauvaise réputation du touriste et du tourisme.
Mais ceci n'est pas une fatalité. Touristes du monde entier, évitez-vous!