Le contraire de prendre

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Le geste premier est la prise, mouvement simple mettant en contact une main (plus rarement un pied) et un objet, et rapportant l'objet vers le corps dont la main (ou le pied) fait partie

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Le geste premier est la prise, mouvement simple mettant en contact une main (plus rarement un pied) et un objet, et rapportant l'objet vers le corps dont la main (ou le pied) fait partie. Le contraire de ce geste n'est pas la déprise, qui n'en est qu'un des dénouements possibles (je garde ou je lâche), mais le don, prise inverse, introduisant un tiers dans l'opération. Je me déprends au profit d'un autre.

Le vocabulaire de ce geste contraire ou contrarié est riche et nuancé. Le don et l'offrande insistent sur l'acte de donner ou d'offrir; le présent sur la circonstance et le décorum entourant l'acte; le cadeau sur la gratuité et l'esthétique de l'acte (l'étymologie en est la lettre capitale ornée des manuscrits devenue ornement, enjolivure, divertissement offert en particulier aux dames). Mais l'usage est fluide, et semble aujourd'hui être une question de ton plus que de sens. Le don et l'offrande sont d'un registre plus élevés que le présent, et les trois sont au-dessus du cadeau. On n'imagine guère un homme ou une femme d'Etat dire: "Je fais cadeau de ma personne à la France." Personne ne parle de "don d'anniversaire" ni "d'offrande de mariage." Par contre, on peut dire "un présent de mariage" ou "un cadeau de mariage" selon le type d'événement en question et le rapport plus ou moins proche aux mariés du donateur ou de la donatrice.

"Cadeau" étant le terme le moins solennel est aussi celui qui porte le plus d'affectivité et d'humour. "Un petit cadeau" "c'est pas un cadeau" "ne pas faire de cadeaux," "cadeau maison," "cadeau surprise" "paquet cadeau" ainsi que le mémorable "cadeau Bonux" de mon enfance attestent de la richesse sémantique du plus humble des dons. Il peut exprimer la gratuité impeccable d'un geste visant à produire du plaisir sans créer de dette aussi bien que l'économie des dessous de table. Dans ce dernier cas, le mot "cadeau" est un euphémisme présentant le payement attendu comme un don spontané. Les expressions négatives telles que "c'est pas un cadeau" ou "ne pas faire de cadeaux" expriment une norme sociale optimiste. Ces expressions présupposent qu'en général les êtres qu'on rencontre ou les gestes que l'on accomplit à l'égard des autres et que les autres accomplissent à notre égard sont des cadeaux, dans le sens de choses bienveillantes, bénéfiques et qui ne coûtent rien. L'être qui n'est pas un cadeau se distingue de la norme en créant des difficultés ou pire à ceux qui devraient bénéficier de sa présence plutôt qu'en pâtir. Les gens qui ne font pas de cadeaux sont des brutes sociales, manquant de l'indulgence et de la souplesse attendues normalement dans les rapports humains, en particulier professionnels.

Du côté sublime, le don prend le sens d'un talent, présent de la nature, des fées ou de Dieu, attribué gratuitement et arbitrairement à une personne qui s'en trouve douée. Dans une méritocratie, le terme devrait avoir des connotations négatives: dire de quelqu'un qu'il est doué impliquerait qu'il est paresseux, associal, dépourvu de vertus civiques ou de chaleur humaine. Mais ce n'est pas le cas. Les personnes dites douées (quand ce n'est pas surdouées) sont vues comme des êtres à part, d'une essence supérieure, et que la société doit cultiver comme des plantes rares et fragiles, supportant avec indulgence leurs défauts ou excentricités. Dans notre méritocratie il vaut mieux être doué que pas doué ou sous-doué, quels que soient les mérites que l'on déploie en l'absence de dons manifestes reconnus par la culture ambiante. Notons que l'aptitude à donner n'est pas reconnue comme don manifeste, alors que savoir pousser un ballon avec son pied l'est. Ce qui donne à penser que si nous sommes dans une méritocratie de droit, nous sommes encore dans une aristocratie d'idées et de mœurs, et que nous croyons toujours aux contes de fées.

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