Chapter 13

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On arriva devant le petit resto discret, planqué dans une ruelle étroite qu'on ne remarquait qu'en y étant conduit. Des guirlandes lumineuses clignotaient mollement au-dessus de la vitrine, et des effluves d'épices s'échappaient jusque sur le trottoir, entêtantes, réconfortantes. Carlos observa les lieux avec une expression partagée entre étonnement et amusement.

— C'est ton QG secret ? demanda-t-il, un sourire en coin.

— Le meilleur pad thaï de la ville, déclarai-je avec un enthousiasme assumé.

Je récupérai nos commandes à l'intérieur, saluant la patronne d'un signe de main. Elle me rendit un clin d'œil complice, fidèle à elle-même. On ressortit avec deux sachets en papier encore tièdes, parfumés de basilic, de coriandre, d'ail et de cacahuètes grillées.

Sans un mot, je lui tendis l'un des sacs.

— Tu comptes manger ça ici, debout ?

— Évidemment. Et t'as pas le choix. Ici, c'est comme ça que ça se savoure.

Un peu déconcerté, mais intrigué, il haussa les épaules et me suivit sans protester.

On marcha tranquillement, longeant les ruelles encore vivantes à cette heure-là, loin du luxe feutré des clubs et des voitures alignées devant les hôtels cinq étoiles. Quelques groupes de jeunes discutaient à voix haute plus loin, des rires éclataient, et certains couples déambulaient main dans la main, silencieux et complices.

On s'installa près d'un vieux muret, les sachets de pad thaï fumants posés entre nous. L'odeur des épices flottait dans l'air, plus chaude que la brise nocturne qui nous picotait la peau. Je mangeais à petites bouchées, laissant fondre les saveurs en bouche, pendant qu'il attaquait prudemment le sien, une expression mi-curieuse, mi-méfiant sur le visage.

— Pas mal, finit-il par dire en mâchant. Je m'attendais à un désastre.

Je levai les yeux au ciel avec un sourire.

— C'est toi qui passes ta vie dans des restos étoilés. T'as juste oublié ce que c'est de manger avec les doigts, dans le bruit et la vie.

Un sourire en coin effleura ses lèvres alors qu'il regardait son plat.

— Pas faux.

Le silence s'installa, doux, naturel. Autour, la ville bruissait faiblement : les scooters qui passaient en vrombissant, le tintement des verres dans un bar au coin, quelques voix qui montaient et retombaient, comme la marée.

Puis il reprit, sans me regarder, la voix plus basse.

— C'est bien, les soirs comme ça. Quand t'as pas à prétendre.

Je tournai la tête vers lui. Il fixait un point indéfini devant lui, pensif.

— Tu dois prétendre souvent ? soufflai-je.

Il haussa une épaule.

— Tout le temps. Tu t'y fais. À force, tu deviens ce qu'on attend que tu sois. C'est comme ça que tu survis. Et puis... c'est le jeu.

Il n'y avait ni plainte, ni colère dans sa voix. Juste une lassitude résignée. Le ton neutre de quelqu'un qui n'avait plus besoin de se convaincre. Je le regardai, sans rien dire. Je reconnaissais cette nuance. Ce n'était pas une confidence. C'était un fait. Une vérité nue, dite sans masque.

— T'as pas besoin de jouer avec moi.

Il tourna la tête vers moi. Son regard accrocha le mien, et un sourire, un vrai cette fois, effleura ses traits.

— Message reçu.

On continua à manger en silence. La ville poursuivait sa rumeur autour de nous, insouciante. Les bruits de pas, les éclats de rire, le son lointain d'une radio oubliée quelque part.

Willing To LoseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant