Chapitre 11

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Fayyad soupira et jeta un œil à la rue. Les morts ne semblaient pas attirés. Du moment qu'ils ne parlaient pas plus fort, ils ne craignaient rien.

« Je comprendrais si tu ne veux pas en parler. Assura Christophe. Mais ça te ferais du bien.

—En faite... murmura Fayyad. Jules était le fiancé de ma sœur. »

Le plus jeune haussa un sourcil, surpris.

« Son fiancé ? S'étonna-t-il. Quoi, tu as fait foirer le mariage ?

—Non, certainement pas ! Saira et moi étions jumeaux. Elle a rencontré Jules au travail. Elle était aussi infirmière. Il faut que tu sache que mes parents étaient musulmans, pratiquants et... pratiquement extrémistes. Avec des idées très fermées et un amour terrifiant pour les traditions.

—Il y en a partout. Mélodie m'a raconté que ses grands-parents étaient dans ce genre là aussi, mais chrétiens. Quelques idiots ne représentent pas une communauté entière.

—Je suis entièrement d'accord. Mais j'ai eu la malchance de naître parmi ces gens-là. Tu t'imagines bien que j'ai gardé pour moi mes préférences. Ils m'auraient bien vite mit à la porte... ou peut-être m'auraient-ils séquestré jusqu'à ce que je change de bord. Je suis sûr qu'ils en auraient été capables.

—C'est terrifiant.

—J'avais horriblement peur de mes parents. Peur qu'ils découvrent un jour que je n'étais pas... normal.

—Bien sûr que tu l'es !

—Pas à leurs yeux. Qu'importe. Je n'ai pas eu le temps de leur avouer la vérité. Le jour du mariage de Saira, ils l'ont conduite à la mairie. Mais ils ne sont jamais arrivés. Ils ont eu un accident, ils sont morts sur le coup. Ma sœur a été emmenée à l'hôpital, en soins intensifs. Elle m'a expliqué que nos parents se disputaient pendant le trajet, et c'est ça qui a causé l'accident. Ma mère voulait faire demi-tour et interdire à ma sœur d'épouser quelqu'un qui n'était pas « des nôtres » et mon père affirmait que le principal, c'était qu'elle épousait un homme. Ils ont grillé un feu et on prit un camion de plein fouet. Jules et moi nous sommes restés au chevet de ma sœur pendant deux jours. Deux jours d'agonie, au bout desquels elle a fini par nous quitter.

—Je... je suis désolé.

—J'en veux à mes parents, même s'ils sont morts. Quand j'ai perdu Saira, je n'avais plus rien. Nos parents étaient tous deux enfants uniques, donc nous n'avions ni oncles, ni tantes. Pas de cousins non plus, bien sûr, et nos grands-parents étaient mort depuis bien longtemps. Je ne crois pas les avoir connu. Donc, je n'avais vraiment plus rien. Je ne voulais plus voir personne. C'est Jules qui m'a rattrapé... littéralement.

—Comment ça, littéralement ?

—J'ai voulu sauter d'un pont. Au-dessus d'une autoroute. Depuis la mort de ma sœur, lui, il avait toute sa famille pour le soutenir, mais il savait que ce n'était pas mon cas et craignait que je tente quelque chose comme ça. Alors il me suivait en douce. Il m'a empêché de sauter. Il s'est même blessé.

—Est-ce qu'il était déjà amoureux ?

—Et bien, il y a une chose qu'il m'a avouée quand il m'a demandé de sortir avec lui. Il a toujours été bisexuel et il ne pensait pas une seconde que j'étais gay. Alors, comme ma sœur lui plaisait tout autant, c'est vers elle qu'il s'est tourné.

—Il ne pouvait pas juste te demander ?

—Je sortais avec des filles... pour faire croire à mes parents que j'étais comme ils voulaient. Donc Jules y a cru aussi.

—Oh, je vois.

—J'ai quand même mis deux ans avant d'accepter ses avances. Et il m'a bien fallu cinq années supplémentaires pour arrêter de culpabiliser. »

Christophe resta un instant silencieux. Seuls les grognements de la rue furent audibles pendant un moment. Ce fut finalement Fayyad, qui parla le premier.

« Tu devrais aller dormir. Lança-t-il. Je vais te relayer.

—Tu veux rire ? Gronda le plus jeune. Tu viens littéralement de me raconter que Jules était tout ce qu'il te restait, et tu penses que je vais te laisser tout seul sur ce balcon ?!

—Oh... non, je n'ai pas l'intention de faire une bêtise.

—Je n'irais pas me coucher. »

Fayyad se permis un rire discret mais resta là aussi. Après un nouveau long moment de silence, il jeta un œil à Christophe, et remarqua que le jeune homme avait fermé les yeux. Il ne dormait pas, il semblait juste en pleine méditation, la tête levée vers la lune. Sentir le regard de l'adulte sur lui, incita le rouquin à jeter un œil dans sa direction.

« Pardon. Marmonna-t-il. J'avais oublié ta présence.

—Tu es fatigué ?

—Non, pas du tout. C'est juste... hm... tu es musulman, c'est ça ?

—Non. Mes parents l'étaient. Moi je ne suis pas sûr de croire en quelque chose. Pourquoi ?

—Et bien, notre famille a bien une croyance. Ce n'est pas très répandu, ou, en tout cas, les partisans n'en parlent pas spécialement.

—Oulà, tu es quoi ? Sataniste ? »

Christophe plaqua sa main sur sa bouche pour étouffer un rire.

« Non, pas du tout. Assure-t-il. Et de toute façon, ce n'est pas exactement ce que les gens croient. Enfin, non. On est wiccans.

—Hm... jamais entendu parler.

—Disons que... c'est un autre mot pour « sorcière ». Mais on dit wiccans car ça évite le cliché du chapeau pointu et du nez crochu.

—Je ne suis pas sûr de croire à la magie.

—Il n'est pas question de magie. Enfin, pas vraiment. Nous avons des rituels, des décoctions à base de plantes. Nous vénérons la déesse lune et le dieu soleil.

—Oh ! Donc, tu étais en train de prier ?

—On peut dire ça. C'est plus une méditation qu'une prière. Chaque matin, pour saluer le soleil, chaque soir, pour saluer la lune. Je demandais à la déesse de nous aider. Au moins d'envoyer un signe. Tu dois croire que je suis dingue.

—Pas du tout. Je respecte toutes les croyances. Ce n'est pas parce que je n'y crois pas que je suis en droit de te juger.

—...merci. On n'en parle jamais parce que les gens se braquent dès qu'ils font le rapprochement avec la sorcellerie. »

Fayyad sourit et lui ébouriffa les cheveux affectueusement. Il se leva, dans l'intention de retourner se coucher, quand des coups de feu attirèrent son attention. Le son semblait venir de plus loin, vers l'entrée de la ville. Fayyad se pencha sur le garde-corps et vit alors un véhicule blinder débarquer dans la rue.

« Je crois que je vais me mettre à prier la lune. Plaisanta-t-il. Ça l'air efficace !

—Ne dis pas de bêtise et allume toutes les lumières ! Lança Christophe en souriant. Qu'ils voient qu'on est là ! »

L'adulte acquiesça et se précipita à l'intérieur pour appuyer sur tous les interrupteurs qu'il pouvait trouver. Christophe resta sur le balcon, une lampe-torche à la main, essayant d'attirer l'attention. Un camion suivait le premier véhicule et des militaires en sortaient, arme à la main. Ils essayaient de crier sur les morts, peut-être d'obtenir une réponse avant de tirer. Christophe jura en regardant les cadavres s'écrouler, pour mieux se relever. Même les militaires n'avaient aucune véritable idée de ce qu'il se passait ici. Un autre hélicoptère passa au-dessus, et il ne se passa qu'un court instant avant qu'une explosion ne retentisse dans le centre-ville. Ils étaient en train de bombarder Triomphe. Mais les détonations n'attirèrent pas les morts. Les soldats au sol continuaient de tirer et donc d'accaparer toute leur attention. Ils se trouvèrent rapidement encerclés.

« Merde ! Hurla Christophe. Visez la tête ! La tête ! »

Les soldats entendirent très clairement, mais dans l'apparente panique qui commençait à les submerger, seule une partie d'entre eux écouta réellement cette simple consigne. 

Apocalypse AngelOù les histoires vivent. Découvrez maintenant