chapitre VI

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POV Amira

— Salut Fatou, ça va ?

— Ça peut aller. Et ta journée ?

Je suis assise sur le banc en bois qui grince un peu quand on se balance dessus. Le soleil est d'un jaune trop franc pour la saison, la cour sent le bitume chauffé et les fritures de la cantine ; des adolescents passent en grappes bruyantes, rires et téléphones en main. Treize minutes avant le début du cours, et pourtant la pesanteur de la matinée ne m'a pas quittée. J'ai la pomme à moitié croquée qui me colle encore au palais, mais je n'y fais pas attention.

— Ça va. Comment ça se passe avec les billets ?
— Ça avance. Dès que c'est prêt, je te préviens, t'inquiète.

Sa voix, même au téléphone, est devenue fragile. J'entends les respirations entre ses mots, les petits silences qui en disent long. Fatou, d'habitude solaire, essaie ce matin de masquer la fissure.

— Tu n'as pas l'air bien, dis-je, parce que je la connais.
— J'ai rompu avec Aniel, répond-elle, et la phrase tombe comme une pierre dans l'eau.

Je sens le sol glisser sous mes pieds, pas parce que la nouvelle me surprend — les relations se délient, se recollent — mais parce que je sais ce que cela peut faire à quelqu'un comme elle : elle est entière, elle aime sans filet. Elle n'a pas l'armure pour encaisser la trahison.

Je me lève, fais quelques pas hors du flot de la cour pour que personne ne capte mon appel. Le portable contre l'oreille, j'essaie d'être la personne que j'aurais voulu avoir quand j'étais loin.

— Fatou, parle-moi.
— Je te dis que ça va, je vais bien, dit-elle, mais son sanglot la trahit.

Les sanglots se mêlent aux bruits du lycée et deviennent une petite musique fissurée. Je serre la pomme jusqu'à sentir mes doigts blanchir.

— Pourquoi vous avez rompu ?
— Rien, je te dis.
— Fatou, tu ne me fais pas confiance ?
— Si.
— Alors ?
— Il m'a trompée, Amira. Il m'a humiliée devant tout le monde. Ça fait deux jours que je ne suis pas sortie de chez moi, et je ne sais plus quoi faire. J'ai envie de mourir... je veux arrêter de souffrir.

Ce sont des mots qu'on n'ose pas prononcer à la légère. Je pourrais hurler, appeler cent personnes, traverser des frontières. Mais la réalité est cruelle : on est séparées par des kilomètres, par un océan d'incertitudes. Tout ce que je peux offrir, c'est une voix qui tient.

— Ça va s'arranger, dis-je doucement. Et où sont Anis et Amara ? Ils savent ?
— Ils ne le savent pas. Je ne voulais pas les inquiéter.
— D'accord. Tu leur diras si tu veux. Mais surtout, tu n'es pas seule. Je passe te voir dès que je peux, promets-je.

Silence. Un long souffle. Un remerciement chuchoté.

— Merci, Amira. Merci d'être là.
— De rien.

Je raccroche et reste un moment immobile. Le petit banc sous mes fesses me paraît soudain plus solide ; je m'y appuie comme si mon corps cherchait un point d'ancrage. J'ouvre mon répertoire pour appeler Amara, mais une main se glisse sur mon téléphone et l'écran s'éteint : Anaïs.

— Ça va ? Qu'est-ce qui se passe ?
— Je parlais avec Fatou. Elle a... un truc.
— Ils vont bien, j'espère ? dit-elle, et j'entends dans sa voix autre chose qu'un simple salut.
— Oui... presque. Et toi, les cours ?
— Ennuyeux comme toujours, répond-elle, évasion d'un petit rire.

Alors que je raccroche, je lève la tête et la cour m'offre une vision incongrue : une voiture noire glisse près de la grille, une femme en sort, chic, et derrière elle Jamal descend d'un pas tranquille. Sa présence est là, comme une tache de couleur inattendue. Je croyais qu'il avait terminé le lycée, qu'il avait disparu dans les premiers promenades de l'âge adulte. Il me voit, sourit, et s'avance.

AMOUR  TOXICOù les histoires vivent. Découvrez maintenant