Chapitre 20

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Vendredi 29  avril – 23h11

Accoudé à la table de la cuisine, je me penche et prends ma tête entre mes mains les paupières closes, enfouissant mes doigts dans mes cheveux, tandis que Jen pose un mug rempli de café devant moi. Un grognement issu des profondeurs de mes entrailles s'échappe d'entre mes lèvres, exprimant mieux que n'importe quel mot l'état de frustration dans lequel je me trouve : je voudrais pouvoir extirper les images et les sons qui tournent en boucle dans mon esprit depuis trois ou quatre heures maintenant et m'empêchent d'aligner deux pensées cohérentes d'affilée. Je veux passer à autre chose. Je ne veux même pas essayer de comprendre. Je veux juste oublier.

La main de Milan glisse délicatement dans mon dos dans une caresse réconfortante, diffusant une douce chaleur partout où elle passe. Mon ange : plus que jamais, c'est ce qu'il est pour moi. Mon ancre et mes repères. Depuis qu'il est venu me chercher, c'est lui qui est aux commandes. Je me contente de m'accrocher à lui et de me laisser porter. Après avoir écouté le récit de ce qui s'est passé, après m'avoir serré longtemps contre lui, après avoir murmuré au creux de mon oreille des centaines de « je t'aime », il a appelé Jen, qui était encore chez Caleb pour bosser – ou « bosser », je ne sais pas trop – pour qu'elle nous rejoigne à la maison. Ce soir, mes parents sont absents – ils étaient invités à une conférence organisée par l'université du Vermont à Burlington et ne reviennent que demain matin. Dans un autre univers, j'aurais sauté de joie à l'idée d'avoir la maison pour nous... Ce soir, j'ai juste envie de dormir. Entre les bras de Milan, je précise, au cas où cela ne serait pas évident. Il a envoyé un message à Gaby, également, qui ne devrait pas tarder. Mon clan rapproché se réunit – les personnes qui me sont les plus chères m'accompagnent - et ça me réconforte.

La voix de Jen me parvient, comme étouffée :

- Qu'est-ce que tu vas faire ?

Je me redresse et plante des yeux incrédules dans ceux de ma sœur :

- Comment ça, qu'est-ce que je vais faire ? Je vais faire ce qui était prévu : jouer le match contre Williams et profiter de mon week-end pour continuer de bosser. Comme tu peux le voir, je ne suis pas mort, en fait.

La main de Milan s'immobilise dans mon dos tandis que Jen roule des yeux, interloquée :

- Tu ne peux pas faire « ce qui était prévu », comme si rien ne s'était passé, River !

Je hausse un sourcil condescendant :

- C'est pourtant exactement ce que je vais faire, crois-le bien.

- Milan ! gronde-t-elle excédée en posant un regard éloquent sur lui. Elle se lève d'un mouvement brusque et s'empare de la cafetière, pour remplir le mug qu'elle a déjà vidé – je n'avais jamais remarqué que ma sœur était à ce point caféinomane.

Je tourne la tête sur le côté et me retrouve aussitôt sous l'emprise des iris bleus de Milan. Il a les traits tirés et ses yeux ont pris une teinte profonde presque inquiétante. Je constate avec dépit que je suis incapable de lire en lui, de percevoir la moindre de ses pensées. Pfff... une frustration de plus – cette journée ne m'épargnera donc rien. Il me dévisage quelques secondes sans un mot en mordillant sa lèvre inférieure, comme s'il hésitait sur l'attitude à adopter, les mots à prononcer. Finalement, sa poitrine se soulève dans une longue expiration et sa main quitte mon dos pour retrouver sa jumelle, autour de son mug fumant. Nos regards sont toujours ancrés l'un à l'autre. Je sens peser sur nous l'attention de ma sœur, qui se porte tour à tour sur lui et sur moi.

- Je vais redire devant Jen ce que je t'ai dit tout à l'heure, commence-t-il posément.

Je me crispe malgré moi. Malgré la douceur du ton qu'il emploie. Malgré la tendresse qui perce dans le timbre feutré de sa voix. Malgré l'amour inconditionnel qui palpite au fond de ses prunelles. Nous avons eu cette conversation avant qu'il ne me raccompagne chez moi. Mon corps et mon esprit tout entiers s'opposent farouchement à ce qu'il va dire : nous le savons tous les deux, mais il insiste. Il force mes défenses les plus ancrées. Il est le seul à pouvoir faire ça. Il est le seul autorisé à le faire en tous cas. Et il le sait. Merde. Fait chier.

capitaine, mon capitaineOù les histoires vivent. Découvrez maintenant