Samedi 30 avril – 13h07
Je ferme mon sac après avoir vérifié que rien n'y manquait et le pose d'un geste las à mes pieds. Je me suis isolé un moment comme je le fais avant chaque rencontre, pour désencombrer mon esprit des préoccupations annexes et ne conserver que l'essentiel – les enjeux du match, les atouts dont nous disposons, la cohésion d'équipe qui nous caractérise... Autant dire qu'aujourd'hui, c'était mission impossible : la douleur lancinante dans ma cage thoracique, ma pommette tuméfiée et l'écho entêtant de cette voix dans l'obscurité, mais aussi le souvenir des conversations qui se sont enchainées depuis hier, se mélangent en un magma bouillonnant et acide qui ne me quitte pas et m'empêche de réfléchir. Rien n'a de sens.
Rien ? Vraiment ? Du plus profond de mon esprit, quelques mots surgissent soudain. Avec la voix de Milan, évidemment. Hier, encore sous le choc et submergé par les émotions, je n'étais pas en mesure d'entendre ce qu'ils signifiaient réellement. Mais à présent... je ne peux pas ignorer le sentiment d'urgence qui me gagne ; je ne peux pas nier la conviction intime qui s'impose à moi. Une boule pesante se loge au creux de mon estomac, alors que mon cerveau consent enfin à aligner deux ou trois pensées cohérentes et m'indique, presque de lui-même comme une évidence, l'unique voie pour sortir de ce bordel. Pour passer à autre chose, enfin.
Assis au bout de mon lit, les coudes sur les genoux, je couvre mon visage de mes mains en expirant bruyamment. La panique et l'incertitude sont en embuscade, parées à prendre les commandes, mais je les rejette de toutes mes forces : j'ai pris une décision, et je dois m'y tenir.
- C'est bon ? Tout est prêt ?
Je tourne vivement la tête vers la voix qui vient de m'interpeller et me lève sous le regard attentif de Milan, qui m'observe impassible, l'épaule appuyée contre le chambranle de la porte. J'acquiesce d'un signe du menton et tente de répondre à son sourire en étirant exagérément les lèvres. Je ne dois pas être très convaincant, car il pouffe, le regard moqueur, et entre tout à fait dans la pièce :
- Tu ne recevras pas l'oscar du meilleur interprète masculin... désolé, grimace-t-il en s'approchant.
J'agrippe ses hanches lorsqu'il se tient tout près de moi. Il a retrouvé un air sérieux et ses yeux brillent d'une lueur intense. Il pose ses mains de chaque côté de ma nuque, le bout de ses doigts jouant doucement dans mes cheveux tandis que ses pouces survolent le bas de mes joues, et m'interroge d'une voix empreinte de tendresse :
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Je le dévisage quelques secondes sans lui répondre, m'enivrant des paillettes d'argent qui parsèment ses iris pour me donner du courage. Une fois que je l'aurais dit, je ne pourrai plus reculer :
- Je serais bien tenté de faire justice moi-même, je te le dis très clairement... mais je crains que la satisfaction de casser la gueule à un mec ne pèse pas grand-chose au regard des ennuis qui s'ensuivraient...
Ma tentative d'humour est assez approximative, je le reconnais, mais je n'ai pas trouvé mieux. Milan secoue doucement la tête en laissant échapper un rire bref – ouf : je ne gagnerai pas l'oscar, mais j'ai un pied dans le stand-up, probablement... et même s'il n'y a qu'un gars dans la salle, du moment que c'est lui... Bref. Nous échangeons un long regard silencieux, puis je continue :
- Mais j'ai réfléchi et... franchement, il y a un truc que je ne pourrais pas supporter : c'est de rester sans rien faire si quelqu'un s'en prenait à l'un de mes proches... à toi en particulier.
Il tressaille et fronce légèrement les sourcils. Je glisse mes doigts sous son tee-shirt et caresse sa peau – ce simple contact apaise la tension qui m'habite. « Alors... je vais y aller. Je suis peut-être une victime, mais ils sont surtout des enfoirés – et je tiens à ce qu'ils soient reconnus en tant que tels. Si en plus cela les empêche de recommencer à l'avenir, ce n'est que du bonus... Après tout, le problème ne vient pas de moi, ni de nous. »
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capitaine, mon capitaine
Ficção AdolescenteRiver, 19 ans, étudiant en 2e année, est le capitaine de l'équipe de basket de l'université de Middlebury, dans le Vermont. Depuis des années, les Panthers enchainent les mauvais résultats, mais cette saison, tout peut changer ! Pour mener son équip...
