Mourir

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Tu sens que tu perds progressivement goût à la vie.

Tu n'arrives pas à situer le quand du pourquoi, mais tu le sens.

Cette perte de sens, cette perte de goût, cette perte d'espoir, cette perte d'horizon.

Beaucoup de choses se sont passées en l'espace de quatre ans, tant de choses ont influencé ta vision de la vie, brisé tes espoirs pour ton avenir, rabaissé l'estime que tu as de tes capacités et la confiance que tu avais en toi, éteint en toi l'excitation d'explorer de nouveaux horizons et de t'envoler. Mais plus tu y penses, plus tu réalises que ça date de bien plus loin que cela. Ça fait partie de l'éducation que l'on t'a donnée, de la discipline que l'on t'a enseignée, des attentes qu'on a eues de toi qui sont devenues les tiennes au fur et à mesure du temps qui passe.

Tu traines des pieds, tu marches lentement. Tu n'arrives pas à observer le monde qui t'entoure. Tu n'arrives pas à prendre tes repères. Tu es consciente que cela doit changer, mais cette fatigue constante et cette indifférence face à ta fatigue durent depuis si longtemps que tu en es venue à accepter cette partie maussade de toi. Cette chose que tu ne devais pas normaliser fait maintenant partie de ta vie. Et tu n'arrives plus à ressentir la moindre volonté de changer pour devenir une personne meilleure, une personne plus confiante, une personne plus vivante.

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Tu as reçu une éducation stricte. Stricte mais toujours pleines de bonnes intentions. Tes parents, d'origines asiatiques, t'ont élevée avec fermeté, et t'ont appris l'importance du travail acharné, du lien familial, du respect dû envers chacun, de la discipline nécessaire pour être une bonne personne. Tu leur es reconnaissante de tout ce qu'ils on fait pour toi. Même s'ils ont leur défaut dans leur manière d'éduquer parfois trop sévèrement, ils t'ont offert tout ce que tu possèdes aujourd'hui et tout ce qu'ils n'ont pu avoir durant leur enfance. Tu t'estimes chanceuse, et tu les aimes. Mais parfois tu les hais.

"Tu n'as vraiment aucune jugeote. Tu es foutue pour la suite ma vieille. Mais tu es bête ou quoi. Je vais te taper sérieusement, tu fais exprès d'être stupide ou quoi. Tu fais vraiment n'importe quoi. Tais-toi. Tais-toi ou je t'en colle une. Tais-toi ou je te tape. C'est bon, tu me saoules. Arrête de mentir, tu dis vraiment n'importe quoi."

Ta mère a arrêté de t'infliger le châtiment corporel lorsque tu es entrée au collège, mais la violence, elle, est restée. Des menaces, toujours des menaces lorsque la contrariété s'empare de ses paroles.
Elle te rabaisse souvent lorsque tu fautes quelque part, quand tu poses une question dont tu n'as jamais eu la réponse mais qu'elle juge trop stupide pour être répondue. Mais le processus de l'apprentissage ne devrait-il pas justement commencer par faire des erreurs ? Par poser des questions pour en avoir les réponses ? Afin de s'épanouir, se développer, s'améliorer, grandir ?

Tu as intérêt à t'améliorer, et vite, tu n'as que deux ans. C'est la meilleure école de toute la France. Tu as intérêt à faire mieux que ça.

Ton père est strict, il a eu de grands espoirs pour toi au lycée, pour ton avenir. Mais tu savais que dans l'état émotionnel bourré de négativité dans lequel tu étais coincée, tu n'arriverai pas à satisfaire ses exigences.

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Tu es à présent en première année de grande école. 

Tu hais ton école. 

Tu la détestes plus que tout. Ses employés, leur mentalité, leur manque de professionnalisme, leur manque de sens critique et de jugeote, leur hypocrisie, leurs mensonges. Il y a eu énormément de fois où tu as dû remettre en question tes choix. S'ils étaient même tes choix. Plus tu y penses, plus cela te donne envie de pleurer.

Ta mère s'inquiète pour toi. Bientôt tu vivras seule, et le monde est plein de dangers d'après elle. C'est normal qu'elle s'inquiète, toute mère s'inquiète pour le bébé qui quitte le nid. Mais tu n'arrives plus à supporter la manière dont elle continue de t'avertir et de te mettre en garde. Il est vrai que le monde n'est pas rose, mais il n'est pas non plus noir. Elle décrit une image tellement pessimiste de la vie extérieure, dépeint un univers plein de dangers et de personnes mal intentionnées. Le mal humain existe, mais tu es fatiguée d'en entendre parler comme si c'était une généralité. Et au final, tu trouves cela triste. Nous sommes venus à un point où une fille doit vivre dans la constante peur que l'humanité lui veut du mal. A un point où une mère se voit dans l'obligation de mettre en garde sa fille contre le monde. Tu trouves cela navrant que la vie d'une femme présente plus de difficultés et de dangers que celle d'un homme, triste que les êtres humains en soit arrivé à ce degré de méfiance les uns envers les autres dans la société qu'ils ont créée.

Quelque part, tu réalises que cette vision horrifique du monde que t'a inculpée ta mère était potentiellement  une des causes qui t'avaient poussée à avoir peur de vivre seule et de t'émanciper lorsque tu étais encore adolescente. En effet, loin de toi était l'envie de devenir adulte à l'époque. Ton état d'esprit ne se résumait qu'aux problèmes de confiance en toi, de stress et d'anxiété. La peur constante de pas être assez mature et indépendante pour t'envoler, le lourd poids de la méfiance imposée, l'envie de retrouver la promesse d'une récréation éternelle.

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Ta mère te dit toujours d'aller plus vite. De faire les choses plus vite, sans comprendre que chacun peut faire les choses et avancer à son propre rythme. Maintenant, tu as peur qu'une occasion ne se présente plus jamais si tu ne la saisis pas. Tu ne t'imagines jamais les possibilités que te réserve le futur. Tu n'arrives même pas à visualiser ton avenir.

Il y a longtemps que tu n'arrives plus à voir au loin.

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Tu te souviens du jour de la veille de Noël. Tu avais très mal dormi la nuit précédente, ton frère et ta soeur avaient débarqué dans ta chambre très tôt le matin, criant que les cadeaux étaient sous le sapin. Tu étais trop épuisée pour dire quoique ce soit, tu les regardais sautiller de joie, leurs yeux pleins d'étincelles et d'espoir. En eux, tu t'étais vue enfant. Il fut un temps où tu étais comme eux : amoureuse de Noël, excitée à l'idée de passer aux festivités et de pouvoir ressentir la chaleur que t'apporte cette saison de fêtes. Mais tu as grandi, tu as changé. Tu t'étais regardée dans le miroir. Pas de sourire, figure fatiguée, pieds qui traînent.
Tu t'étais demandée ce que tu étais devenue. Tu t'étais demandée quand était la dernière fois où tu étais excitée à l'idée de la vie, tu n'arrivais pas à trouver la réponse et cela t'a fait pleurée.

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Plusieurs fois durant ces quatre dernières années, tu t'étais dit que tu avais envie d'être morte.

Pas de mourir, seulement d'être morte. Tu es terrifiée à l'idée de mettre fin à tes jours, mais paradoxalement la vie ne te donne plus envie de continuer. Il y a des nuits où tu souhaitais ne plus te réveiller après avoir trouvé le sommeil, d'autres nuits où tu imaginais les réactions de ton entourage si la mort viendrait te prendre. Tu voyais ta pauvre famille effondrée d'avoir perdu leur fille, leur soeur. Tu voyais tes meilleures amies en larme, ces filles à qui tu avais fait tant de promesses qui resteraient à jamais non tenues. Et soudainement, tu voyais l'avenir que tu aurais pu avoir si tu avais continué. 

Cela te donnait envie de pleurer.

Au final, la mort te fait aimer la vie.

TuOù les histoires vivent. Découvrez maintenant