Pleurer

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Tu t'entends bien avec ta famille. Même si parfois vous vous disputez souvent, dans le fond, tu l'aimes.

Tu as toujours eu du mal à communiquer. Surtout à ta propre famille, tes propres parents. Ceux qui t'ont donné la vie, un foyer, à manger, une éducation. Pourquoi est-ce aussi difficile pour toi de t'ouvrir à ceux à qui tu dois toutes les chances que tu possèdes ?

Depuis ton enfance, tu n'as jamais eu le réflexe de parler à tes parents lorsque quelque chose n'allait pas. Tu ne leur avais même jamais parlé du fait que tu te faisais harceler en classe de CM2. Cette fille te faisait vivre un véritable enfer et t'a poussée à détester l'école malgré ton plaisir d'apprendre. Il t'a pris un certain temps pour te rendre compte que la manière dont elle te traitait était anormale, car le danger du harcèlement lorsque l'on le subit étant jeune est de normaliser une chose aussi terrible. Mais même après avoir ouvert les yeux, tu n'avais fait que continuer à subir en silence. Dès ton entrée dans la cour de récréation, elle était là pour t'affliger violences physiques et verbales. Heureusement, elle ne te tapait pas assez fort pour te laisser des bleus et les insultes qu'elle crachait à ton égard te rendait impassible, mais ces violences étaient quotidiennes et ça, ça t'était devenu insupportable. Tous les matins, tu te levais avec la boule au ventre à l'idée de commencer une journée de plus avec elle collée à toi, car aussi surprenant que cela puisse paraître, elle prétendait être ta meilleure amie. Lorsque les cours étaient finis, tu ressentais un énorme soulagement à l'idée de pouvoir rentrer chez toi. Loin d'elle. Chez toi, ton foyer dans lequel tu retrouves rapidement apaisement et sécurité. A une époque où tu étais extrêmement timide, silencieuse et passive, tu n'osais pas te défendre et t'opposer aux violences qu'elle te faisait subir, et plus le temps passait plus il t'était difficile de prendre ton courage à deux mains pour te sortir de cette situation infernale. Ce harcèlement a duré presque toute l'année scolaire, mais tu as finalement eu le courage et la force de lui faire entendre ta voix, de te défendre et de rompre tout lien avec elle. Cependant, tu as enduré tout cela seule. Qu'as-tu attendu pour en parler à tes parents ?


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Tes années lycée. C'était pour toi une période de stress et d'anxiété constante. L'orientation, réfléchir aux études supérieures, les concours des écoles, les nouvelles réformes du baccalauréat, les vagues de confinement, les disputes familiales. La pression était omniprésente, et tu avais peur de ce qu'il allait se passer après ta terminale. Emménager seule dans un studio, dans un autre pays, avec un tout continent te séparant de ta famille. Tu te savais pas assez mature pour commencer seule ta vie de jeune adulte. Pas assez autonome, pas encore prête. Tu n'avais pas envie de grandir, et tu t'étais mise à regretter énormément les jours paisibles de ton enfance. Mais paradoxalement, tu te sentais aussi excitée à l'idée de t'émanciper, te construire, être libre.

Le stress. La pression. Toi qui aimait l'art et souhaitait en faire ton métier, ton père souhaitait alors que tu ailles dans la meilleure école d'art du pays. Mais grande école dit difficulté et sévérité dans les concours d'admission. Tu ne te sentais pas à la hauteur, et lorsque tu tentais de t'entraîner pour devenir encore meilleure et augmenter tes chances de réussite, tu n'y arrivais pas. La feuille restait blanche, et ce blanc t'angoissait. Le stress de ne pas y arriver, ne pas y arriver à cause du stress. 

Pas de motivation. Pas d'énergie. Une fatigue constante.

Alors tu n'avais d'autre choix que de te forcer, et ce qui était ta passion devenait alors une corvée. Tu savais que tout perdait son sens dès lors où tu ne prenais plus plaisir à faire ce que tu considérais ta passion, pourtant tu continuais de te forcer. Pour être meilleure. Pour ne pas décevoir ton père. Pour ton propre avenir.

Tu étais complétement coincée. Tu avais l'impression certaine que ta maturité ne correspondait plus à celle attendue par ton entourage. On exigeait des choses de toi que tu n'arrivais pas à exécuter par manque de motivation, par incapacité d'avancer et par appréhension de l'avenir invisible. Pourtant tu devais rédiger ton CV, tes lettres de motivation, ton profil Parcoursup, tes portfolios, chercher des écoles. Mais tout cela ne te disait absolument rien. Tu te forçais à poser les briques de ton avenir tout en ayant la tête vide d'idée et d'ambition et dans l'impossibilité d'envisager ton avenir. Plusieurs fois déjà, il t'était arrivé de craquer. De pleurer sans raison particulière. Tu ne savais pas pourquoi tu pleurais, mais les larmes coulaient d'elles-mêmes. Tu te cachais des regards, de tes amies, de ta famille. Et tu pleurais en silence.

Ta mère n'a jamais été d'un grand soutien émotionnel. Pourtant elle a toujours fait de son mieux même si elle est tout aussi mauvaise que toi dans sa manière de réconforter les gens. Elle critique souvent de manière négative ce qu'elle ne comprend pas. Et elle ne comprenait pas pourquoi tu craignais autant l'avancée du temps. Les autres adultes de ton entourage non plus ne comprenaient pas l'existence de ce stress qui a duré si longtemps et qui a noirci de négativité tes dernières années de lycée. Alors tu as arrêté de t'expliquer, tu ne disais plus rien. Tu as préféré te tourner vers ceux et celles qui partageaient tes peurs et tes angoisses : tes amis, qui eux aussi, étaient touchés par cette peur nuancée d'une certaine hâte de quitter le lycée pour débuter vos nouvelles vies d'émancipation et d'indépendance.

Les attentes de ton père. Le peu de soutien que pouvait t'apporter ta mère. Le lycée. Le baccalauréat. L'avenir. Grandir.
Tu ne pouvais supporter ce lourd poids qu'était le mûrissement imposé. Tout ce que tu pouvais faire, c'était de pleurer.

Et tu pleurais, seule et à l'abri des regards.

TuOù les histoires vivent. Découvrez maintenant