Gâcher

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Ça va faire plusieurs mois que tu déprimes.

Bientôt un an et demi que tu es arrivée dans cette école, que tu détestes par dessus tout. Un an et demi que tu vis encore chez tes parents malgré ton envie constante de partir vivre librement la vie d'étudiante et d'émancipation dont tu as rêvé. Ton école de rêve, ta vie de rêve dans ton pays de rêve, tu as abandonné tout cela. Pourquoi ? Pour tes parents, car c'était le choix le plus rentable pour eux qui payent tes études aussi chères.

C'est dur d'assumer les choix que tes parents ont fait pour toi. Ton quotidien ne se résume qu'à trois mots : déprime, monotonie, mort. Tu te sens morte. Il te reste encore un an et demi avant ton grand départ pour une vie que tu espères meilleure. En attendant, tu as l'impression de passer à côté de tout, que tu t'apprêtes à gâcher trois ans de ta vie à ne pas vivre pour toi, mais à vivre pour tes parents. La vie étudiante dont tu as toujours rêvé est encore bien loin de toi, trop loin de toi. En plus de cela, tu as commencé à avoir le mal du pays. Tu souhaites plus que tout quitter ce pays et le toit de tes parents érigés selon leurs règles absurdes --- y a-t-il vraiment des adultes qui aient besoin de la permission de leurs parents pour regarder leur téléphone ? Pour sortir voir des amis en plein jour ?

Tu en as marre de ton école, marre d'envier le bonheur de tes anciens camarades de lycée qui profitent pleinement de la vie et de la liberté qui leur a été offerte. Rien ne va plus et la vie que tu rêves te glisse entre les doigts. Tu as du mal à savoir si tu vas vraiment l'obtenir. Tu as l'impression de gâcher ta jeunesse et ce qui aurait dû être la meilleure période de ta vie.

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Ça va faire plusieurs années que tu vis dans ton pays actuel, loin de la France et loin de la culture occidentale. Tu a appris à aimer ce nouveau pays, mais tu voudrais désormais en partir pour rentrer. Rentrer au bercail, retourner là où tu pourrais parler ta langue maternelle, là où tu ne seras pas freinée par les différences culturelles, ni intimidée par cette barrière du langage que tu tentes désespérément, mais en vain, d'outrepasser. Pourtant ce pays que tu veux quitter, ses paysages, ses odeurs et l'hospitalité de ses gens, vont te manquer pour sûr. Mais tu en as assez d'y rester enfermée, tu as envie d'aller plus loin. Même si tu aimes ce pays, tu n'as jamais voulu y vivre pour toujours. 

Cela va faire des mois que tu as le mal du pays, et les seuls endroits qui te font rappeler l'endroit d'où tu viens, ce sont ta maison, ton ancien lycée et internet. Tu passes beaucoup de temps sur internet à regarder et contempler la beauté de ta France, ainsi que de tous les pays que tu as terriblement envie de visiter. Tu ne peux pas partir maintenant, mais tu as tellement envie de voyager pour découvrir le monde.

Tu es malheureuse, et ce depuis tellement longtemps, que tu n'arrives même plus à trouver la motivation de changer. La dépression te percute quotidiennement pour te rappeler à quel point tu n'arrives pas à trouver le bonheur dans ta situation, ni à trouver l'énergie de le chercher.

Tu voudrais t'émanciper de ce cocon qui freine ton épanouissement et ta lancée vers une vie libre, de ce terrier dans lequel tu te fais rabaisser pour chaque échec que tu commets, de cette grotte où tu n'as ni droit ni liberté malgré ton âge. Cette maison qui aurait dû être un foyer, tu rêves sans cesse de t'en échapper pour construire ailleurs ton véritable chez-toi.

"C'est stupide je trouve, tes crises existentielles. Et puis même si tu partais, qui te dit que tu t'y plairas ? Ça se trouve tu seras aussi malheureuse que maintenant." A dit ta mère lorsque tu as essayé de lui en parler. Incomprise de tes parents, tu ne peux compter que sur l'avancée du temps pour obtenir ce que tu veux.

Tu sais bien que même si tu partais, la vie ne serait pas forcément rose. Tu te cognerais contre les problèmes de la vie : l'inflation, trouver un travail à mi-temps, être en charge de toi-même, d'un budget et de ton chez-toi. Même si tu te sens déjà assez débrouillarde (puisque tu sais faire la cuisine, le ménage et tu sais te montrer très économe et raisonnable au niveau de tes dépenses), tu sais d'avance que tu rencontreras forcément des difficultés à trouver ton propre équilibre de vie. Mais tu le trouveras pour sûr. Ce sont des défis que tu devras rencontrer un jour où l'autre, et ce jour tu l'attends avec impatience.

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Tes moments préférés de la journée ont toujours été les soirs avant de dormir.

La journée est enfin finie, une journée écoulée de plus qui certes ne t'a rien apporté de par sa monotonie et la déprime, mais dont la finité te permet de te rapprocher de la date tant attendue. Tout le monde se prépare à aller au lit, tu prends une longue douche pour te détendre et méditer comme tu as si l'habitude de faire. Tu te mets joyeusement au lit, toute propre et bien au frais, tu prends ton téléphone, tes écouteurs et profite enfin de ta soirée. Tu écoutes de la musique et imagines des scénarios au rythme des sons et des paroles, regardes des vidéos pour te donner le sourire et te faire rire, joues à des jeux pour faire passer la solitude et lis des histoires pour te détendre. Puis quand la fatigue chatouille ta conscience et que l'heure se fait tardive, tu éteins tout et pars aux pays des rêves. Ce sont ces moments rien qu'à toi, dans l'obscurité de ta chambre et loin de toute compagnie, qui te faisaient apprécier la vie. C'était les seuls moments de la journée pour lesquels tu avais hâte et qui te donnaient le courage de continuer. Aussi absurde que cela puisse paraître, ton téléphone est le seul objet dans lequel tu arrivais à trouver réconfort, détente et bonne humeur dans ces journées monotones. Ce que t'offre ce si petit objet te permet de t'échapper momentanément de cette vie fade et déprimante, ajouté à cela ton amour pour la nuit, c'était ces moments-là qui procurait un sens à tes jours dénués de satisfaction.

Mais ces moments qui te maintenaient en vie t'ont été retirés de force par ceux qui te l'avait donnée. Plus de téléphone le soir, plus de soirée rien qu'à toi dans lesquelles tu pouvais recharger ta batterie de bonheur. Pourquoi ? Parce qu'en tant qu'adulte de la vingtaine qui vit sous le toit de ses parents, tu dois obéir aux lois de ces derniers : tous tes appareils sont désormais confisqués. Et ceci n'est qu'un exemple parmi tant d'autres, nombreuses sont les interdictions et restrictions aux libertés que t'accordent tes parents ; cela illustre à quel point la manière dont ils te traitent n'a pas réellement changé depuis l'âge de tes 12 ans, et le seul moyen d'échapper à ces lois ridicules pour ton âge est de partir.

Mais la date à laquelle tu pourras enfin réaliser ton souhait est encore trop loin de toi, et en attendant tu restes ici. Dans cette maison, dans cette école, dans ce pays.

Ma vie d'étudiante est gâchée. Ma jeunesse est gâchée.

TuOù les histoires vivent. Découvrez maintenant