Le moment est enfin venu. Le chef entre sur scène, salue le public et se poste devant nous. Notre auditoire nous applaudit comme si leur vie en dépendait.
J'ai la sensation que tout ira bien, même quand mon amie se lève en tremblant, je garde confiance. Elle a répété l'entrée du concert une bonne centaine de fois, elle connaît l'enchaînement par cœur.
Une respiration, le signe de départ.
Il lance les percussions. Deux temps et elle se lance dans la partie compliquée du morceau – le début. En choisissant la difficulté, il nous aide à prouver au monde que nous sommes capables de le faire.
Le morceau ne dure pas très longtemps. Ce ne sont que deux petites minutes, mais pour mon amie, je sais que ça a duré une éternité.
Lorsqu'elle se rassoit, je peux voir ses muscles se relâcher. Elle se tourne vers nous, assez longtemps pour que je vois à quel point elle est heureuse.
Je jette un coup d'œil à Evelyne pour m'assurer qu'elle est prête à se lancer. C'est le premier duo qu'on nous attribue depuis notre entrée dans l'orchestre. Et j'appréhende le moment où le public posera les yeux sur nous.
J'ai l'impression de tout ressentir au triple. Et à la façon dont le pied de mon amie tape frénétiquement le bois de la scène, je comprends qu'elle ressent la même chose. Nous nous levons d'un même homme quand le chef nous fait signe de le faire.
Ce duo est un échange. La révélation de notre lien. La concrétisation d'années d'entraînement et de pratique.
Evelyne débute les premières notes, si faiblement que les gens doivent tendre l'oreille pour l'entendre. J'entre en scène trois mesures plus tard, avec des notes plus vives et plus rapides. Moins agréables, aussi.
Je me laisse emporter par ce morceau que je connais par cœur et il ne m'a jamais été aussi simple de jouer en compagnie de quelqu'un.
Je me remémore chacune de nos répétitions. Celle où Max nous a obligées à marcher dans toute la pièce pendant qu'on jouait.
Mon bonheur se trouve là, à enchaîner les mesures à bout de souffle. Devant des parents qui crèvent d'envie de me voir rater.
La fin du morceau arrive trop vite et j'ai l'impression de ne pas avoir assez profité. De m'être trop questionnée sur ce qu'ils penseront tous. Je n'ai pensé qu'à eux et je m'en veux. Peut-être que je rêverais moins s'ils n'étaient pas là. Sans mon père et son éducation, mes pensées auraient été différentes.
Mon cœur semble plus léger quand je m'assois. Plus que je ne pouvais l'imaginer. Le concert se déroule comme il faut, aucune bavure ne vient entraver la perfection qui s'étale aux yeux du public. Mes amis rayonnent d'un bonheur qui n'existe que sur cette scène et je comprends que c'est le début de notre histoire.
Quand je me lève, une éternité plus tard, pour terminer cet événement en beauté, je n'ai pas peur de m'avancer jusqu'au bord de la scène. Je veux qu'ils constatent que je ne les crains pas.
Je prends une grande inspiration et je me jette du haut de ma falaise. Je tombe au ralenti, pourtant, tout se passe trop vite. J'enchaîne les mesures facilement, comme si je n'avais pas passé des soirées à m'entraîner. J'en oublierai presque que j'ai mis Alistair dehors pour bosser tranquillement – les soirs où il ne gagnait pas pour rester et m'écouter.
Ils ne sauront jamais ça. Je ne suis pas rancunière. Ils ne voient qu'une fille déterminée. Ils ignorent le stress, la honte des heures passées à procrastiner, par peur de ne pas être parfaite. Ils ne constateront jamais le sommeil que j'ai perdu en analysant chaque petit défaut de mon travail.
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Memento Vitae
Roman pour AdolescentsLorsque Maya entre à l'université, l'éducation de son père sous le bras, tout ne peut que bien se passer. Si c'est une façon pour elle d'échapper à l'homme qui l'a élevé, elle ne se débarrasse pas pour autant de tout ce qu'il lui a inculqué : discip...
