Chapitre 8

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J'ai mis des années avant de trouver ma place dans un monde qui ne voulait pas de moi.

Chaque année depuis le collège, je me demande quand sera la fin de mon monde. Je m'inquiète toujours de savoir qui va quitter ma vie, s'ajoutant à la liste des personnes qui m'ont abandonnée.

Celle-ci ne fait pas exception. Mais tout est différent, en même temps. Je me retrouve au milieu d'inconnus et je ne sais plus vraiment qui je suis. Je crois que j'aurais pu l'accepter si j'étais entourée de mes amis du lycée.

Tout le monde me pense incapable de nouer de nouvelles amitiés, parce que je suis trop attachée aux précédentes, mais Lili n'est pas comme ça. Elle porte une confiance nouvelle en moi. Elle ne cesse de répéter que si je le veux, je le peux.

Et je le veux sincèrement.

Ma nouvelle amie me convient parfaitement : elle est d'un support insoupçonnable, une oreille attentive et toujours de bon conseil. Au lieu de m'apporter nostalgie et tristesse, elle me donne nouveauté et sourires, agrémentés, parfois, d'éclats de rire.

— Tu es sûre de ne rien vouloir manger en attendant ? m'interroge-t-elle, perchée sur le comptoir de la cuisine. Tu dois avoir la dalle.

Je secoue la tête, de retour dans notre réalité. Elle serait surprise de savoir que je mange rarement et que je ne ressens que très peu la sensation de faim. Et elle n'a pas l'air de s'y intéresser, puisqu'elle hausse les épaules avant de retourner vaquer à ses occupations.

La première fois que j'ai mis les pieds dans cette maison, je me suis sentie démunie et effrayée. Ce foyer est habité d'un amour si grand qu'il me met mal à l'aise. Je n'ai pas eu besoin de voir ses parents ou son frère aîné pour haïr cet endroit. Les photos ont suffi.

— Tu peux te servir, insiste-t-elle en s'asseyant à côté de moi. Et tu peux faire comme chez toi, aussi. Mes parents ne seront pas à la maison avant quelques jours et mon frangin déteste cette maison presque autant que la précédente.

— Pourquoi ?

Elle balance son paquet de chips vide sur la table basse avant de croiser les bras contre sa poitrine, comme si elle voulait à tout prix se protéger d'une menace. Et j'aimerais avoir la capacité de la rassurer.

— Nos parents nous ont habitués à la solitude, mais Ethan est celui qui l'a vraiment mal vécu, m'explique-t-elle d'une voix timide. J'ai tendance à croire que c'est moi, mais c'est faux. De toute façon, il n'est plus là pour me traiter de menteuse. Dès qu'il a pu, il s'est installé près de sa fac. Tu sais, d'une certaine façon, tu me rappelles lui. Tu devrais le rencontrer, un jour, je te jure que tu verras un reflet dans le miroir.

— Je ne suis pas sûre de comprendre ce que nous avons de si similaire, lui et moi.

Elle fronce les sourcils. Mon incompréhension la surprend. Elle se tourne vers moi pour m'analyser, sûrement persuadée que je lui mens.

— Je ne t'ai jamais parlé de lui ? Je pensais l'avoir déjà fait.

Je secoue la tête et elle se redresse vivement, le sourire aux lèvres, parce que l'idée de parler de ça semble la ravir.

Je ne sais pas encore dans quoi je m'embarque, mais je commence déjà à le regretter.

— J'ai remarqué que tu étais très négative. Tu penses toujours que le malheur va s'abattre sur toi. Mon frère est pareil et c'est terrifiant maintenant que je te connais. Je croyais qu'il était unique en son genre. Ethan est du genre à déserter – autant cette maison que celle qu'on habitait avant. Il revient souvent pour s'occuper de moi, prendre des nouvelles ou s'assurer que je ne suis pas morte. Mais il ne vient pas souvent alors tu ne le verras pas... Enfin, sauf si tu acceptes de venir plus souvent à la maison, bien sûr.

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