6. Trajet grande vitesse

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J'arrive à la gare quarante-cinq minutes avant le départ. Je ne sais pas du tout comment cela fonctionne en France. Aux États-Unis non plus, d'ailleurs, je n'ai jamais pris le train. C'est donc avec une certaine excitation que j'anticipe cette aventure ! Contrairement aux autres milliers de personnes présentes, qui semblent soit très nerveuses, soit désabusées. Quand je regarde le panneau d'affichage, je comprends pourquoi. Trois trains sur quatre sont annoncés avec du retard, plus de trois heures pour certains. Quand j'observe les usagers, je déduis que cette anomalie ne choque plus personne, que peut-être même ils seraient surpris que les trains soient à l'heure.

Pour l'instant, celui à destination de Saint-Malo ne rencontre pas de problème. Faut-il faire une prière pour que tout se passe bien ? Ils devraient avoir un petit autel dans les gares, pour que l'on puisse faire brûler des cierges, parce que certaines personnes semblent n'avoir plus que Dieu vers qui se tourner. Pourtant, ils devraient en profiter. Car il y a une concentration de beaux gosses dans cette gare. J'essaie de ne pas trop fixer les autres, mais punaise, les Français sont beaux ! Et ils ont du style. Je ne suis pas du tout à la hauteur, j'ai l'impression d'être un plouc au milieu de top-modèles.

Ah, un troupeau commence à se déplacer ! J'étais trop déconcentré par toute cette beauté, le quai de mon train est annoncé. Je suis la foule, essayant d'avoir l'air totalement décontracté, de faire comme si je m'y connaissais. Il paraît que les Français n'aiment pas trop les Américains, je vais essayer de ne pas me faire remarquer. La nervosité est palpable. Il faut passer les portiques de sécurité, et donc présenter son billet à la machine. Certains passent une dizaine de fois leur QR code devant le détecteur, sans succès. J'ai l'impression que plusieurs usagers ont des envies de meurtre ! Pourquoi tant d'impatience ? Le train ne partira que dans vingt-cinq minutes.

En même temps, on oblige tout le monde à utiliser son smartphone, alors que certains ne savent même pas allumer un ordinateur. Il ne faut pas s'étonner si beaucoup de gens sont laissés sur le bord de la route technologique. Bon, moi, je passe sans problème. Cette fois-ci, puisque j'ai choisi le billet, je suis en première classe. Il faut que je trouve la voiture 11. Je ne suis pas rendu, puisque ce train débute à 1. J'avance, parmi la foule, je vois les numéros défiler, je ne vais jamais y arriver. Il est infini, ce train ? Ce n'est pas possible ! J'en viens à croire que la voiture 11 n'existe même pas, est-ce que je me suis trompé de quai ? Ah non, il y a deux trains attachés l'un à l'autre, je ne savais même pas que c'était possible.

Je monte dans ma voiture. Enfin, j'essaie. Ils ne sont pas plus doués pour porter leur valise que pour passer leur QR code. Est-ce que tout le monde voyage pour la première fois ? À l'intérieur, ça bouchonne. Tiens, je commence à sentir une certaine nervosité. J'ai envie d'insulter les autres. Ils sont trop lents, ils ne sont pas dégourdis, ils bloquent tout et semblent s'en fiche complètement. Je vais en venir aux mains, ce n'est pas possible d'être aussi empoté ! Mon cœur se met à battre plus vite, je vais vraiment exploser. Je déteste tout le monde. Je deviens Français.

Je trouve enfin ma place, côté fenêtre. J'aurais dû opter pour un siège solo, je vais me coltiner un autre passager. J'espère que la grosse de l'avion n'a pas eu l'idée de venir dans ce train. Je ne trouverai pas deux fois un steward qui me donnera un somnifère pour neutraliser un boulet. Maintenant, il faut que je trouve une place pour mes valises, c'est la foire complète, on dirait que chacun se croit seul au monde. Je suis obligé de faire du rangement, de réorganiser les affaires des autres pour pouvoir poser mes bagages. Il y a largement de la place pour tout le monde, mais encore faudrait-il que les autres ne fassent pas n'importe quoi, ne soient pas individualistes.

— Vous pouvez m'aider ?

Pas possible, il y a toujours quelqu'un qui a besoin d'aide. Madame, il faut réfléchir avant de faire votre valise. Vous êtes vieille, faible, pourquoi avoir mis des caisses de vin dans vos bagages ? Parce qu'effectivement, sa valise pèse une tonne, j'ai moi-même du mal à la déplacer. Disons que j'ai fait ma bonne action pour la journée, maintenant je peux me remettre à détester tout le monde sans avoir mauvaise conscience.

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