14. Chaque lettre à sa place

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Esteban,

Ma concentration se limite à observer le ballet aérien, la valse des particules de poussières qui virevoltent dans les rayons du soleil qui traversent la baie vitrée du bureau de ma mère. Impossible de me persuader que c'est désormais le mien.

J'ai étalé ses carnets, tous recouverts d'une couverture en cuir délavée et identique, sur l'espace de travail. Je ne sais pas par où commencer. Ce mot, retrouvé sur le pare-brise de Meredith, me file le cafard. Il indiquait fermement qu'une taupe est parmi nous.

Qu'elle creuse sa tombe la taupe, tiens !

Je ressens son obsession, son besoin de découvrir la vérité. Je sens ce poids se déposer sur mes épaules. Je suis enfin capable de poser des mots sur ses maux. Je comprends cette chose qui l'animait tant et dont j'ai préféré m'éloigner. Je me mordille la lèvre inférieure, en sentant ma cage thoracique trembler, qui peine à retenir un râle de souffrance enfoui. J'ai cette chose qui crépite en moi. J'ai ce besoin irrépressible de me plonger dans ses archives et de reprendre là où elle s'est malheureusement arrêtée.

Un déferlement d'émotions prend possession de moi. Ma mère a mis deux êtres humains de côté pour tenter d'en sauver des milliers. Lorsque l'on met de côté ses proches les plus chers, je n'appelle pas ça de la passion. Une addiction. Elle était telle un camé en manque. L'enquête. Elle avait ce besoin de rendre justice au péril de sa famille, mais surtout de sa vie.

Chiale pas, voyons. C'est pas le moment.

Je repousse d'un geste brusque les carnets qui encombrent mon bureau et m'y écroule, la tête dans les mains. Mes poumons gémissent l'air qui m'oppresse.

D'un geste vif, je me frotte le visage pour essayer de me ressaisir. Mes yeux se perdent finalement sur la boîte qui contient toutes les lettres que ma mère m'a écrites. Je déglutis. Il est temps pour moi de les ouvrir. Je passe mon pouce et mon index de ma main gauche sur mes tempes pour les masser.

Hum, je vois, je vois.... Ah bah non, t'es pas une boule de cristal !

Ma petite voix intérieure me martèle l'esprit avec des absurdités. J'expire lentement l'air de mes poumons comme si j'étais capable de la faire taire. Bien évidemment que non.

J'ouvre un des tiroirs et en sort un coupe-papier. Il est en argent, légèrement noirci par le vieillissement et le manque d'entretien. Son manche représente la tête d'un lion à la crinière imposante. Une vieillerie qui me sera utile vu la quantité d'enveloppes à défaire.

«Mon fils, mon chéri,

J'espère que tu vas bien et que l'école se passe bien... »

Elles commencent toutes comme ça. Au bout de la vingtième, je comprends qu'elles se ressemblent et qu'elles n'ont aucune âme. Elles sont vides de sens. Elles n'ont pas d'intérêt et pourtant elle les a toutes écrites à l'encre de stylo plume. Elle y écrit que je lui manque, mais elle n'a jamais pris la peine de venir me voir. J'ai l'impression qu'on lui a imposé ce rituel. C'est ce que mon psy m'a conseillé, écrire pour me sentir mieux. J'ai écrit durant des années, mais rien n'a changé. La situation n'a pas évolué et ma mère n'est jamais revenue me chercher. Stupide.

T'as pas compris ? Elle s'en balançait de nous. Qui voudrait d'un gamin avec une petite voix comme moi ? Je suis ta meilleure amie et ton ennemie en même temps. Trop forte !

Je fouille dans le fond de la boîte pour trouver sa dernière lettre. J'aurais dû commencer par celle-ci au vu des autres, toutes presque identiques, à une tache d'encre près. J'ironise la chose, mais c'est la vérité.

Thècle [DARK ROMANCE]Des histoires addictives. Découvrez maintenant