Et si...
Il vous était possible de changer d'apparence juste le temps d'une soirée telle une Cendrillon. D'être la belle Princesse du bal qui fera tourner les têtes et chavirer le Prince...
Pour Sophie, la marraine la bonne sorcière d'Halloween a so...
On dirait qu'une fanfare est derrière la porte de ma chambre. Toujours les yeux fermés, je me cache la tête sous l'oreiller. C'est quoi ce vacarme ? Ma mère s'est endormie avec le doigt sur "monter le volume" ou quoi ?
— "Jolie nana, recherche joli djo. Comment on fait ? J'suis pas très mytho. Moi j'ai le truc, je sens les pipeaux, ouais, les pipeaux, oh yeah, yeah !!!"
C'est une blague ? Je fronce les sourcils. Cette voix. Ce ton. Ce... carnage auditif. Un truc me chiffonne. Et là, BAM, un flash en pleine tronche.
Merdouille !
Je me redresse d'un coup, la respiration haletante, les yeux grands ouverts et me retrouve en position assise dans un lit qui n'est pas le mien, dans des draps verts. VERTS... Je déteste le vert ! Je regarde autour de moi. Ce n'est pas une chambre, c'est un musée de la loose. Affiche d'un vieux film Disney, piles de vêtements pas repassés, une lampe en forme de chat, et sur la commode... un cadre photo. Je m'en empare, sur la photo, celle que je suis censée être accompagnée de sa famille. Et là, d'un coup, ça me revient comme un bloc : la sorcière, le sort... Avant même que j'aie le temps de comprendre, la porte s'ouvre à la volée.
Stessy ?
Enfin, une version de Stessy en pyjama à carreaux, les cheveux attachés n'importe comment, un sourire aussi large qu'une tranche de pastèque. Moi qui pensais que la petite soeur Prévot avait un peu plus de classe et sauvait l'image de la famille, je me fourrais le doigt dans l'oeil ! Elle a autant d'allure que sa soeur dans l'intimité !
— Allez la marmotte !!! On se lèèèèève !!! Comment on fait ? J'suis pas très mytho...
Et elle repart en chantant, en se déhanchant dans le couloir. Je reste figée, la bouche ouverte. C'est quoi cette blague ?
Je saute du lit, trébuche sur une chaussette orpheline, manque de me casser la figure, et file droit vers le miroir accroché derrière la porte. Et là... je hurle.
— AAAAAH !!!
Bordel, l'espace d'une fraction de seconde, j'avais oublié la tronche de l'autre greluche.
J'entends toquer à la porte.
— Sophie ? Ça va ma chérie ? crie une voix féminine depuis le couloir.
Je me fige. Cette voix... c'est pas celle de ma mère. Elle est plus douce. Fatiguée. Vraie.
— Euh... oui, ouais, ça va ! dis-je maladroitement.
— Parfait ! Descends quand tu veux, le petit-déj t'attend. J'ai fait des pancakes !
Des pancakes ? Bon, au moins un point positif, je vais pouvoir manger sans prendre un pet de gras ! Je respire un grand coup et m'observe à nouveau dans le miroir. Les cheveux ternes, la peau un peu pâle et... ces sourcils ! C'est pas une transformation, c'est un attentat cosmétique.
Bon, Rebecca, t'es coincée dans le corps de Sophie Prévot. T'as survécu à la grande pyramide des Cheerleaders, tu survivras à ça.
Je descends les escaliers prudemment. L'odeur du Nutella et du café me chatouille le nez. La maison est petite, mais chaleureuse. Il y a des cadres sur tous les murs, des dessins d'enfants, des plantes un peu bancales sur le rebord des fenêtres. Rien à voir avec le musée stérile où je vis d'habitude. Dans la cuisine, une femme souriante m'accueille, les cheveux relevés dans un chignon mal fait, un tablier autour de la taille.
— Ah, te voilà ma grande ! Je me disais que t'allais pas émerger avant midi.
— Heu... ouais, j'ai dormi comme une bûche, dis-je en hochant la tête, encore sous le choc.
Le petit garçon à côté d'elle, Simon, si je me souviens bien, me regarde et ricane.
— T'as une tête de raton-laveur.
Je lui tire la langue en guise de réponse. La mère de Sophie dépose une assiette devant moi. Trois pancakes fumants, du nutella qui coule sur le dessus et une tasse de chocolat chaud. Je la regarde, interloquée. C'est simple. C'est pas chic. Mais ça sent... le bonheur. Je prends une bouchée et ne retient pas le gémissement d'extase qui franchit mes lèvres. C'est bon. Trop bon. Et là, je sens une boule me monter à la gorge. C'est ridicule, mais ça me touche.
Je jette un œil à la mère de Sophie qui s'affaire dans la cuisine, et au petit frère qui trempe ses doigts dans le sucre glace. C'est pas la famille parfaite qu'on voit sur Insta. Mais c'est une vraie famille. Et ça, moi, je ne sais pas ce que c'est. Je me racle la gorge et me lève brusquement sentant un sentiment m'étreindre que je refoule depuis bien trop d'années. Je refuse d'être triste, de me lamenter sur mon sort. Je suis Rebecca Morel bordel ! Comment pourrais-je envier cette meuf ?!
— Bon, heu... je vais... euh... me préparer.
— Te préparer pour quoi ? demande la mère en riant. On est samedi, ma puce.
Ma puce... Ca semble si sincère entre ses lèvres... Ma mère n'est pas horrible, loin de là. Mais elle est souvent toute seule, abandonnée par mon père et se lamente devant son écran de télévision sans donner un véritable sens à sa vie. J'ai l'impression par moment qu'elle vit à travers moi ce qui met une pression énorme sur mes épaules. J'ai tellement peur de la décevoir, de ne jamais être à la hauteur.
— Samedi ?!
— Oui, samedi. Tu n'as pas oublié, j'espère ? Tu devais aider ton frère à préparer les citrouilles pour la fête de l'école.
Je reste muette. Je me retiens de rire nerveusement. Citrouilles. Fête. Et moi dans ce corps.
— Heu, ouais... bien sûr...
Le reste du week-end se passe plutôt sur la même lancée que le petit déj'. Simple, joyeux, familial... Tout ce que je connais pas et qui a tendance à me donner de l'urticaire quand je le vois chez les autres. Entre le creusage des citrouilles, l'aide aux devoirs de Stessy - qui est une vraie quiche soit dit en passant - je n'ai pas vu le temps passer. Pas de pomponage dominical ni de manucure tardive devant Netflix. Je dois bien l'avouer, une famille, c'est épuisant.
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