15. L'envers du décor

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Les couloirs du lycée sont déjà pleins à craquer. Des cris, des rires, le bruit des casiers qu'on claque, des baskets qui grincent sur le sol. Tout ce brouhaha familier me semble différent aujourd'hui. Parce que pour la première fois, les regards ne me glissent plus dessus, ils s'accrochent à moi. Je me sens épiée dans tous les sens. Je réalise que je n'aime pas du tout ça. Je dirais même plus, je déteste ! Comment elle fait pour supporter ça à longueur de journée, et apprécier ?

Les filles me détaillent de haut en bas, les garçons chuchotent des trucs à voix basse en me suivant du regard. Merde, ça fait trop bizarre. Je m'immobilise au milieu du couloir et commence à me regarder de haut en bas, sors mon téléphone pour regarder si j'ai un truc coincé dans les dents.

- Qu'est-ce que t'as ? me demande Léa qui s'est immobilisée en même temps que moi, comme si elle était mon ombre.

Je fais le tour de moi-même et lui glisse discrètement :

- Ma jupe s'est coincée quelque part ? On me voit la moitié du cul ou quoi ?

Elle me fixe comme si un troisième œil m'était poussé au milieu du visage.

- Non pourquoi ?

- Bah qu'est-ce qu'ils ont à me regarder comme ça là ?

Elle ne répond pas, fronce les sourcils puis lance à Caroline comme si je n'étais pas là.

- Prends sa température, je crois qu'elle a de la fièvre.

J'arrondis les yeux, les fixe comme si c'était des malades mentales. Elles comptent vraiment me foutre un thermomètre dans un de mes orifices ? Caroline s'approche de moi, mais pose rapidement ses lèvres sur mon front et annonce le verdict à Léa :

- Pas de fièvre.

- T'es vraiment trop chelou meuf ! Ils te fixent car t'es bonnasse, c'est tout ! T'as sniffé un truc illégal ce matin ou quoi ?

Je devrais être flattée, non ? Bah non ! Je me sens observée comme une bête curieuse, coincée sous une loupe ou derrière une vitre dans une animalerie. Un peu comme le gros serpent dans le premier film Harry Potter ! Être Rebecca, c'est un peu comme être un produit en vitrine : il faut briller, sourire, être impeccable. Tout le temps !

- T'as ta pause à quelle heure ? demande Léa, perchée sur ses talons de quinze centimètres, chewing-gum à la bouche, ruminant comme une vache.

Je n'avais pas compris jusqu'à ce moment présent, qu'être dans la même classe que Rebecca me serait bénéfique ! Au moins, je peux poursuivre les cours sans être complètement paumée.

- Midi.

- Top, on se rejoint devant le gymnase pour l'entraînement.

Je hausse les épaules, l'air de rien.

- Peux pas, j'ai mes trucs...

Léa fronce les sourcils de nouveau. Bah quoi, elles se disent cela comment entre elles ? Pas sûr qu'elle aurait mieux compris en utilisant le terme scientifique de menstruation.

- J'ai mes règles, crois-je bon de préciser.

- Et alors, moi aussi !

- Moi aussi, reprend également Caroline.

Donc la théorie sur le fait que lorsque plusieurs femmes sont H24 ensembles, leurs cycles s'accordent semble se vérifier.

La sonnerie annonçant le début des cours retentit dans le couloirs, sauvée par le gong ! Je leur fais un signe de main et m'élance vers ma classe, autant que mes talons me le permettent. Je suis tellement dans la précipitation que je bouscule quelqu'un.

- Hé ! Tu peux pas regarder où tu vas ? lance une voix masculine.

Je me retourne, confuse, et mon cœur rate un battement.

Batman ?

Enfin, le gars de la soirée.
Sans son masque, je le reconnais à peine... mais ce regard, cette façon de me fixer, c'est lui, j'en suis sûre. Sauf qu'il ne semble pas me reconnaître. Je fais mine de ne pas le reconnaître non plus, un peu gênée qu'il ne se souvienne pas de moi.

- Désolée, je... j'étais pressée, balbutié-je.

- Pas de souci, répond-il simplement avant de s'éloigner.

Je reste plantée là quelques secondes, le souffle coupé, à le regarder disparaître au coin du couloir. Alors, c'est donc ça son vrai visage... et pourtant, impossible de remettre un nom dessus. Je secoue la tête pour me ressaisir et file vers ma classe. Sous les lampadaires du parking, je n'avais pas vu ses traits de la même manière. L'euphorie de la soirée m'avait happée, je l'ai trouvé plus que charmant à cet instant, lors de notre baiser. Mais là, sous l'éclairage vif des couloirs du lycée, il dégage quelque chose d'encore plus mystérieux, quelque chose qui m'attire et qui fait que je ne peux pas oublier cette soirée bourrée d'incohérences. Il va falloir que je creuse la question sérieusement. Mais chaque chose en son temps... Rebecca et moi avons un "léger" problème à résoudre.

En entrant, j'ai un moment d'hésitation. Je n'ai jamais vu cette pièce sous cet angle. D'habitude, je me planque au fond, côté fenêtre, à moitié invisible derrière mon sweat trop grand. Là, tout le monde lève la tête à mon arrivée.

- Salut Rebecca !

- T'as fait un brushing de dingue ce matin !

- Trop canon ta jupe !

Les compliments fusent de partout et me mettent mal à l'aise. Je réponds vaguement, m'assieds à la place de Rebecca. Première rangée, bien en vue, évidemment. Le prof d'histoire, monsieur Bernard, m'adresse un sourire exagérément aimable.

- Mademoiselle Morel, ravie de vous voir à l'heure aujourd'hui !

Je hoche la tête. Il me vouvoie ? Sérieusement ? Quand c'est moi, il me demande à chaque fois si j'ai "oublié de régler mon réveil". Je regarde autour de moi. Mon vrai corps, là-bas, deux rangs derrière, avachi sur la table. Rebecca lève à peine les yeux quand je me retourne.
Elle a l'air tellement perdue. Je ressens une sorte de pincement au cœur. Moi qui pensais me réjouir de la situation, j'ai de plus en plus de mal à la voir malheureuse. Même si c'est une vraie peau de vache ! Finalement, personne ne mérite le traitement dégueulasse qu'elle et ses copines me font avaler chaque jour, même pas Rebecca...

Le cours commence, et je me rends compte d'un truc inattendu : être populaire, c'est épuisant. Les filles attendent que je parle, que je rie, que je commente tout. Les garçons me fixent sans cligner. Même le prof semble plus doux, plus tolérant. Et pourtant, dans tout ça, personne ne me voit. Je comprends soudain ce que c'est que d'être admirée mais pas écoutée. Rebecca souriait tout le temps, mais peut-être que c'était juste pour cacher ça : le vide sous les paillettes.

  Rebecca souriait tout le temps, mais peut-être que c'était juste pour cacher ça :  le vide sous les paillettes

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Bibidi Bobidi BOOH !Des histoires addictives. Découvrez maintenant