Et si...
Il vous était possible de changer d'apparence juste le temps d'une soirée telle une Cendrillon. D'être la belle Princesse du bal qui fera tourner les têtes et chavirer le Prince...
Pour Sophie, la marraine la bonne sorcière d'Halloween a so...
À la pause, je me dirige vers les toilettes, décidée à souffler un peu. On n'est qu'à la moitié de la journée et je suis déjà épuisée. Épuisée de faire semblant. Fatiguée de sourire à des gens qui ne m'écoutent pas vraiment. Lasse de devoir être la première personne à ouvrir la bouche. Je ferme la porte derrière moi, m'appuie contre le mur. Rebecca a laissé dans son sac une trousse de maquillage qui vaut à elle seule le PIB du Burundi. Je sors le miroir, m'observe. C'est fou comme ce visage est beau et comme je ne m'y reconnais pas. Je souris mais ça ne me ressemble pas. C'est un sourire trop net, trop appris. Un sourire de magazine, figé dans le temps. Et ce regard... Il brille de joie pour cacher sa peine, il illumine ce visage pour nous faire oublier qu'en réalité, il est terne.
Je sursaute en entendant une porte claquer. Les voix de deux filles s'élèvent, sans me remarquer. Je m'assois sur l'abattant et place mes jambes en tailleur, posant ensuite une main sur ma bouche.
- T'as vu Rebecca ce matin ? demande la première.
- Grave, elle faisait genre la fille trop zen mais à mon avis, elle s'est encore pris la tête avec Alex hier.
- T'as vu son regard ? Trop chelou, genre vide.
- Ouais, ça se voit qu'elle pète un câble et elle croit que personne remarque, mais bon...
Je retiens mon souffle. La manière de parler de Rebecca est insupportable, OK. Ses airs de m'as-tu-vu, aussi. Mais je réalise que la gloire s'accompagne aussi de railleries. Certes, moins désagréables que celles dont on me gratifie chaque jour, mais tout de même. Cette fille que j'ai tant enviée, dont j'ai jalousé la perfection... Je me rends compte que, tout comme moi, elle n'a pas vraiment d'amie. Tout le monde la surveille, l'attend au tournant, la juge dès qu'elle flanche. Toutes ces garces se nourrissent de chacun des pas qu'elle pourra faire de travers, jubilant même de ses galères. Mais au fond, se sont-elles réellement intéressées à sa personne ? Est-ce qu'elles la connaissent vraiment ?
J'attends qu'elles quittent les toilettes pour sortir à mon tour. Dès l'instant où je sors de la pièce, je me retrouve nez à nez avec Léa.
- Ah bah t'es là, je te cherchais pour aller au gymnase.
- Je ne peux pas, dis-je paniquée. Je ne me sens pas bien.
- Dis pas de connerie ! Faut qu'on répète une dernière fois avant le match de vendredi !
La fameuse répétition des pom-pom girls. Le moment que je redoute depuis ce matin. Si je ne me plante pas, ce sera un miracle ! Les filles sont déjà là, en rang, en train de s'échauffer. Elles ont toutes ce même sourire robotique, la même queue haute, la même énergie forcée. Je prends place au centre, tentant de faire illusion alors que je sens une bonne grosse diarrhée arriver.
- Bon, on reprend la choré de la semaine dernière, lance Léa en me faisant une grimace voyant que je ne réagis pas.
- C'est ça, tout comme dit Léa ! Faites la choré un coup sans moi. Je vous regarde pour voir si l'ensemble est coordonné !
Histoire de tenter de mémoriser les pas, je les regarde avec insistance, essayant d'enregistrer cette chorégraphie de malheur. Bordel, elles sont douées les pétasses ! Je les regarde, belles, sensuelles, dynamiques, tout ce que je ne suis pas dans mon vrai corps.
Vient alors le temps pour moi de rentrer dans le groupe. J'ai la boule au ventre, les jambes qui tremblent et les mains moites avant même que ça ne commence. Si je ne tombe pas dans les vapes dans les dix secondes à venir, on aura de la chance ! La musique démarre et là, comme je l'avais pressenti, c'est le drame. Je bouge dans le mauvais sens, tape des mains trop tôt, manque d'assommer Caroline à ma droite avec un pompon, et balance des mots au hasard lorsqu'elles chantent l'hymne des Corbeaux du lycée Delacroix. Les filles éclatent de rire. Franchement, en plus, c'est pas comme si je ne l'avais jamais entendu ce putain d'hymne ! "Donnez-moi un C, donnez-moi un O et blablabla". A croire que je ne sais même plus écrire ce foutu mot ! C'est pourtant pas compliqué ! Si je devais participer à Motus, pour le coup, je suis disqualifiée direct !
- Qu'est-ce qu'il t'arrive Becca ? T'as perdu ton sens du rythme ?
Je ris aussi, un peu nerveusement, mais au fond, je sens la honte me brûler les joues. Soudain, mon regard croise celui de Rebecca, assise dans les gradins. Elle me fixe, un sourire en coin, presque compatissant et pour la première fois, j'ai l'impression qu'on se comprend. Ensemble dans la même merde. Unies par douleur, faut croire.
Je termine l'entraînement en nage, les bras tremblants, les cheveux collés au front et des auréoles de vingt centimètres de diamètre sous les aisselles. La classe internationale ! Les filles m'ignorent à moitié, déjà occupées à se filmer pour réaliser la dernière Trend sur Tiktok. Je me sens ridicule. Moi qui pensais que la vie de Rebecca était parfaite, je commence à comprendre qu'elle est juste creuse. Belle, brillante mais vide. Et en sortant du gymnase, je ne peux pas m'empêcher de penser à ce qu'a dit la vieille sorcière.
" Sois celle que tu souhaites, juste quelques heures"
Quelques heures, hein ? Tu parles, et mon cul c'est toujours pas du poulet ! Ça va faire vingt-quatre heures et plus ça dure, plus j'ai envie de redevenir moi, comprenant que la vie parfaite de Rebecca, ne l'est pas autant que ça. Ok, je dois subir vacherie sur vacherie, mais au moins, personne ne fait semblant de m'aimer moi. Alors qu'avec Rebecca, c'est "Faux cul Land" ! Jamais vu autant de vipères dans si peu de mètres carrés ! Non, non, non ! Je veux MA vie, MON corps ! Ce n'est que la première journée et je regrette la vraie Sophie. Imparfaite c'est certain, mais dans le fond, je n'ai jamais cherché la perfection. Je voulais juste être normale finalement. Etre Rebecca, est juste une torture !
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