14 - Un jour pas comme les autres

51 8 0
                                        

Je marche déterminée à passer une bonne journée. La poitrine en avant, le cul qui ondule à chacun de mes mouvements et le regard d'une guerrière. Je pourrais presque entendre dans ma tête la bande-son de Kill Bill. Le lycée n'est pas très loin et pour une fois, je n'ai pas la boule au ventre. Et ouais car aujourd'hui, c'est moi la fille qu'on regarde. Moi la fille qu'on remarque et bordel, ce que ça fait du bien !

Je m'apprête à poser mon pied sur la première marche du porche de la maison de Rebecca quand on m'attrape violemment le bras. Je manque de me tordre la cheville et pousse un cri :

- Hey ! ralé-je.

Les talons pour aller au lycée n'étaient finalement pas l'idée du siècle. Rebecca aurait-elle un admirateur secret ? Le vieux Roger du coin serait-il un pervers qui fantasme sur elle et l'espionne par la fenêtre. Eurg... C'est dégueulasse.
Je redescends vite de ma multitude d'éventualités quand j'entends cette voix familière me crier dessus :

- Rends-moi mon corps espèce de voleuse.

Rebecca...

Son visage, ou plutôt le mien, est crispé, ses yeux noirs d'agacement. Elle murmure les dents serrées à s'en faire péter la mâchoire. A ce que je vois, elle n'a pas pris le temps de me faire belle ce matin. Cheveux en bataille, cernes sous les yeux, sweat trop large. Elle a réussi à me transformer en version "sortie de COVID".

- On a mal dormi, Sophie ? dis-je d'un ton faussement doux, un sourire en coin.
Ses narines frémissent, moi je jubile.

Putain ce que c'est bon de l'énerver à ce point. Cela pourrait devenir mon passe-temps préféré !

- M'appelle pas comme ça ! La plaisanterie a assez durée, en plus ta famille, elle est horrible !!!

Elle prononce le mot comme si elle parlait d'un film d'horreur. Je reste un instant interdite. Ma famille ? Sa remarque me fait mal au cœur. Ma mère, avec son rire trop fort et ses gâteaux ratés. Simon, mon petit frère, toujours collé à ses livres. Horribles ? Non. Un peu envahissants, peut-être. Un peu fou, sûrement. Mais pas horribles. Et Stessy, un peu fofolle, un peu princesse, elle est la douceur incarnée. Tellement loin d'être horrible. C'est juste qu'elle ne sait pas les voir comme moi. Et, à cet instant précis, je regrette un peu toutes les fois où je les ai ignorés, où j'ai soupiré quand ma mère me parlait, où j'ai levé les yeux au ciel quand Simon me posait mille questions.

Je redresse le menton, piquée à vif.

- Je t'ai déjà dit que je n'y étais pour rien. Alors au lieu de te lamenter sur ton sort, tu patientes, tu souris et tu la fermes. On va finir par trouver une solution. Et au lieu de critiquer ma famille, apprends d'abord à les connaître. On ne sait pas combien de temps cette connerie va durer, j'aimerais mieux que tu ne bousilles pas le peu de liens que j'ai avec eux. Et maintenant va en cours. Quand on demande Sophie Prévot, tu dis "présente" et tu te tiens tranquille.

Bordel ce que ça fait du bien de la remettre à sa place !

Je me sens pousser des ailes. Rebecca me regarde, médusée. Moi, la fille qu'elle piétine depuis des années, vient de lui parler comme à une gamine de cinq ans, capricieuse. Petite victoire personnelle : 1 point pour Sophie.

Mais elle retrouve vite son assurance. Punaise mais c'est innée chez elle !

- Ouais c'est ça, vas-y, fous-toi bien de ma gueule. On verra bien qui fera la maligne à la répèt'. Parce que je suis capitaine j'te rappelle.

Ah oui merde, c'est vrai... Ce détail m'avait échappé depuis le réveil. Rebecca, capitaine des pom-pom girls, la star du lycée. Et moi, en Rebecca, censée mener l'entraînement ce midi ? Oh punaise...
Bon, plan d'urgence : simuler "la zone rouge". Ça marche à tous les coups.
Avant que je ne trouve une réplique, une voix familière hurle depuis l'autre côté de la rue :

- Hey Becca ! Qu'est-ce que tu fous avec la grosse Sophie ? Viens, on va être à la bourre.

Léa.

La plus fidèle larbine de Rebecca. Toujours prête à dégainer un commentaire venimeux. Elle arrive, suivie de deux autres clones : brushing parfait, mini-sac de marque et sourire carnassier. Elles me contournent, bousculent Sophie, ou plutôt Rebecca-dans-mon-corps, pour se faire de la place.

- Dégage un peu, tu bloques le passage, grogne l'une d'elles.

Je reste figée. Voir mon propre corps se faire rabaisser comme ça, ça me fout un coup. C'est... bizarre. Presque douloureux. Je me rends compte de ce que c'est, vu de l'extérieur. De comment moi, j'ai l'air quand on me parle comme ça. Rebecca, baisse les yeux, les épaules rentrées. C'est étrange de la voir, elle, si sûre d'elle d'habitude, incapable de riposter.

- Allez, viens Becca, soupire Léa. Laisse tomber.

Je la suis machinalement, jetant un dernier regard vers Sophie/Rebecca.
Elle a l'air si triste.
Tellement... moi.

On avance vers l'entrée, et autour de nous, les discussions s'interrompent, les têtes se tournent. Les regards glissent, admiratifs ou jaloux. Je sens la puissance de cette image : Rebecca, parfaite, entourée de son escouade, cheveux au vent et bottines qui claquent sur le bitume. Je pourrais presque y prendre goût. Mais au fond de moi, quelque chose se tord.

Parce que je viens de comprendre un truc : C'est peut-être cool d'être admirée, enviée, d'avoir tous les yeux sur soi... Mais quand on regarde dans ces yeux-là, il n'y a rien. Aucun vrai regard. Juste des reflets de façade. Et là, dans la vitre du hall, mon reflet me renvoie un sourire. Froid. Parfait. Un sourire qui ne m'appartient pas.

 Un sourire qui ne m'appartient pas

Oups ! Cette image n'est pas conforme à nos directives de contenu. Afin de continuer la publication, veuillez la retirer ou mettre en ligne une autre image.
Bibidi Bobidi BOOH !Des histoires addictives. Découvrez maintenant