2. Silence et solitude

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La sonnerie du lycée a hurlé dans l'enceinte du bâtiment comme une véritable libération. Enfin ! À moi le canapé, les films et les sucreries. Une perspective rassurante, une sorte de rituel qui donne l'impression de tenir debout, même quand rien ne va. Pourtant, dès l'instant où je franchis le seuil de la maison, tout l'élan que j'avais s'évapore d'un coup. Pfiou ! Plus rien ! Nada !

Le sac de cours glisse de mon épaule pour s'écraser lourdement sur le parquet du salon, produisant un bruit sec qui résonne un peu trop dans le silence qui règne dans la maison. Je me laisse ensuite tomber sur le canapé, telle une baleine échouée, le souffle court, le corps engourdi par une fatigue étrange, mélange d'ennui et de lassitude. J'ai l'impression que même mes os protestent.

En vérité, je crève d'envie d'y aller, à cette foutue soirée. Mais à quoi bon ? Pour quoi faire ? Revivre encore les mêmes scènes que d'habitude ? Les ricanements étouffés derrière les mains, les regards en coin, les petites phrases cinglantes qui n'ont l'air de rien mais qui me brûlent encore bien après ? Non merci. Très peu pour moi. Je préfère encore m'enfermer dans ma bulle, quitte à me morfondre jusqu'à ce que la nuit tombe.

Le silence de la maison m'entoure, un silence que je connais par cœur. Un silence presque pesant, comme si les murs eux-mêmes me rappelaient à quel point je suis seule. Mais ce calme ne va pas durer. Je le sais. Dans moins d'une heure, Stessy va rentrer, et avec elle, tout sera chamboulé. Ma sœur est une tornade, mais une tornade de celles qu'on admire de loin : étincelante, solaire, sûre d'elle. Elle fait voler ses cheveux quand elle passe la porte, laisse derrière elle une traînée de parfum fleuri et de bonne humeur, comme si le monde entier lui appartenait. Elle rit fort, elle parle vite, elle occupe tout l'espace. Tout le contraire de moi.

Et c'est bien ça qui me fait mal. Parce que j'aimerais être comme elle. Avoir ce sourire qui accroche la lumière, cette facilité à plaire, cette insouciance qui la rend si vivante. Mais moi... moi je reste là, collée au canapé, à me demander ce qui cloche. À me questionner : pourquoi moi ?

Des fois, je me dis que j'aimerai être invisible. Je serai toujours seule, les moqueries en moins. Et rien que ça serait une libération. Mais non, je ne suis que moi, belle et bien visible aux yeux de tous, la grosse Sophie.

Je ferme les yeux un instant, espérant que le temps s'accélère ou bien se fige, je n'en sais trop rien. Mais soudain, la porte d'entrée claque. Pas besoin de lever la tête pour savoir de qui il s'agit, Stessy est là.

D'ailleurs, en plus de son caractère, son look et tout le tralala, même son prénom à elle, il est cool !

- Je suis rentrée !

Sa voix résonne comme une fanfare dans le couloir. Les talons de ses bottines claquent contre le carrelage, son sac de cours rebondit dans l'entrée. Elle traverse le salon comme une fusée et se plante devant moi. Un sourire immense éclaire son visage, ses joues rosies par le vent. Ses yeux pétillent déjà comme si la soirée avait commencé depuis des heures. Je souffle, la voir m'épuise.

Elle dépose un baiser rapide sur ma joue, trop rapide pour que j'ai le temps de réagir. Son parfum de vanille me chatouille aussitôt le nez, une odeur douce et sucrée qui semble me rappeler à quel point je suis terne à côté d'elle.

- Oh là là... Je suis à la bourre ! s'exclame-t-elle en lorgnant l'heure qu'affiche son apple watch.

Elle jette sa veste sur le canapé, ou plutôt, sur mes jambes sans même s'excuser. Comme si j'étais partie intégrante du mobilier. Moi qui souhaitais être invisible, ça n'était pas censé concerner les membres de ma famille. Je soupire mais ne dis rien, dans moins d'une heure, elle sera partie. Elle a déjà filé dans sa chambre et quelques secondes plus tard, la musique jaillit de ses enceintes, forte et rythmée, tellement éloignée du silence pesant des minutes précédentes.

Le plancher grince, les portes claquent, les tiroirs s'ouvrent et se referment. C'est un foutu ouragan qui se trouve au-dessus de ma tête. Voilà ce qu'elle est ! Je l'imagine devant son miroir, en train de se maquiller, de se coiffer, de tester trois tenues différentes avant de trouver la bonne. Et moi ? Moi je reste là, comme une vieille chaussette oubliée sur un radiateur, à regarder le plafond en attendant que la tempête passe. Si Stessy est cette putain de tornade, je suis la vache seule dans son champs aspirée dans son tourbillon de la mort.

Pourtant, une part de moi l'envie à en crever. Elle a cette énergie, cette confiance en elle qui impose le respect et empêche les autres de se moquer du moindre truc de travers qu'elle pourrait avoir ou faire. Elle ne se pose pas mille questions. Elle vit simplement. Et moi, j'arrive à peine à survivre. Si près de ma majorité, je me dis que la vie est une épreuve difficile, et que je n'en ai eu qu'un vague aperçu jusque-là. Mais Stessy elle, n'a pas le moindre souci dans sa tête et j'en suis presque jalouse. Stessy ne se demande pas quelle crasse ses camarades de classe vont bien pouvoir lui faire les jours qui suivent. Non elle, sa seule préoccupation, c'est de savoir si son fard à paupières est bien assorti à sa jupe.

Elle réapparaît dans le salon au bout de trente minutes, une robe noire scintillante moulée sur sa silhouette parfaite, ses lèvres maquillées d'un rouge éclatant. Elle fait un tour sur elle-même et me lance :

- Ça le fait non ?

- Permets-moi une question... C'est quoi ton déguisement au juste ?

Elle ourle ses lèvres d'un sourire espiègle et sort de son sac un serre-tête avec des cornes de démon.

- Alors ? C'est mieux comme ça ?

Je hoche vaguement la tête. Bien sûr que ça le fait. Tout lui va. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je n'arrive pas à lui dire. Peut-être par orgueil. Peut-être par douleur. Ou tout simplement à cause d'une jalousie qui n'est pas censée exister.

Elle sourit de plus belle, persuadée d'avoir déjà sa réponse.

- Toi aussi tu devrais venir, souffle-t-elle, un éclat malicieux dans le regard.

Mon estomac se tord aussitôt. Si seulement il m'était donné la possibilité d'être quelqu'un d'autre... Bien-sûr que j'irais !

 Bien-sûr que j'irais !

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Bibidi Bobidi BOOH !Des histoires addictives. Découvrez maintenant