20 - Le cœur a ses raisons que Rebecca ignore

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Rebecca dans le corps de Sophie

Je pousse la porte de la maison des Prévot avec l’impression d’entrer dans un autre monde. Ça sent la tarte aux pommes et le désodorisant vanille, y a des rires qui montent du salon, et une musique débile résonne à la télé. Un vrai cirque familial. Je reste plantée dans l’entrée, les bras ballants, un peu sonnée.

Chez moi, quand j’ouvre la porte, c’est silence radio. Ici, c’est vivant. Trop vivant, peut-être.

— Ah, Sophie, te voilà ! s’exclame une voix féminine depuis la cuisine.

Je devine que c’est la mère, avant même de la voir. Le ton est chaleureux, pressé, comme si elle s’inquiétait vraiment de mon retour.

— Salut… marmonné-je, un peu paumée.

Je retire mes chaussures, apparemment ici, c’est la règle, et avance jusqu’au salon. Et là, je tombe sur elle.

Stessy. Affalée sur le canapé, un bol de pop-corn sur les genoux, les yeux rivés sur Les Reines du relooking. Mon émission préférée.

— Oh, miracle, la sauvage est rentrée ! fait-elle en tournant la tête.

Je lève les yeux au ciel, réflexe typique de Rebecca Morel, mais me reprends vite, je n’ai jamais vu Sophie lever les yeux. Je m’installe près d’elle, sans réfléchir, et fixe la télé.

— Attends… c’est le épisode où Cristina hurle “Ma chérie, c’est pas possible avec ces collants résille !” ?

— Hein ?! Depuis quand tu regardes ça, toi ? me demande Stessy qui écarquille les yeux, la bouche grande ouverte.

— Bah… depuis… euh… toujours, dis-je, tentant de rester naturelle.

— T’es sûre que t’as pas de la fièvre ? Parce que d’habitude, à ce stade, tu nous fais un laïus sur “les nanas superficielles qui jugent le look des autres”.

Je ris nerveusement. Ouais, forcément. Sophie n'a jamais dû regarder ce genre d’émission. Mais moi… C’est mon rituel avec ma mère, le dimanche après-midi. Enfin, c’était.

Un pincement me serre la gorge. Je repense à ces moments où on riait, où elle faisait mine de commenter les tenues à voix haute. Je me rends compte à quel point ça me manque. Depuis que mon père s’absente de plus en plus souvent pour des motifs professionnels, qui en réalité signifient baiser avec sa secrétaire, ma mère n’est plus que l’ombre d’elle-même. J’aimerais l’aider, lui faire prendre conscience qu’elle est maître de son destin et qu’elle ferait mieux de se séparer de lui que de supporter cela. Mais qui suis-je pour lui faire la morale ? Je ne suis qu’une enfant à ses yeux.

Je jette un regard furtif à Stessy. Elle rit, elle commente, elle s’énerve quand la candidate choisit la mauvaise robe. C’est tellement banal, et pourtant, j’ai l’impression de redécouvrir quelque chose que j’avais oublié : la chaleur.

— T’as vraiment une tête bizarre ce soir, reprend Stessy. T’as eu une mauvaise journée ?

— Un peu. C’est… compliqué, réponds-je avec un haussement d’épaules.

Elle me lance un regard soupçonneux, puis finit par se concentrer à nouveau sur la télé.  Et moi, je me surprends à sourire.  Un vrai sourire, sans filtre, sans calcul.  C’est bizarre, cette sensation de simplicité.  Presque apaisante.

Un ding de notification me ramène brutalement à la réalité. Je sors mon propre téléphone de la poche du jogging de Sophie. L’écran s’allume : Alex.

Alex > T’étais bizarre aujourd’hui, genre distante. Tout va bien ?

Je reste figée, les doigts suspendus au-dessus du clavier. Mon cœur se serre un peu de panique, pas de romantisme. Si Sophie dans mon corps a été bizarre avec lui, c’est foutu. Mon image, ma réputation, mon couple parfait, tout peut s’écrouler en une journée. Je tape un message à la va-vite :

Moi > Désolée, journée pourrie. Juste fatiguée. On se voit demain, ok ? ❤️

Je fixe le message avant de l’envoyer, hésite une demi-seconde. J’étais folle amoureuse d’Alex avant qu’on se mette en couple mais très vite, j’ai oublié les raisons qui me poussaient à aller vers lui. C’est un peu comme s’il faisait désormais partie du décor. Du rôle. Du couple “goal” que tout le monde envie. Sans lui, je redeviendrais juste Rebecca Morel. Et ça, je crois que je ne le supporterais pas.
Stessy me jette un coup d'œil, lorgne sur mon téléphone avant de pousser un petit cri de surprise.

— Non mais c’est à Alex que tu envois un coeur ? Tu m’expliques ?

Et merde, j’avais zappé qu’actuellement je ne suis pas moi, que Sophie n’est pas censée parler à Alex de cette manière… Pas censée lui parler tout court d’ailleurs. Et pi moi, qu’est-ce qui m’a pris de lui dire à demain. Si ça se trouve, le charme ne sera pas inversé et je vais envoyer Sophie dans les bras de mon mec. Un sentiment étrange m’étreint, une sorte de jalousie.

— Non, y’a rien, t’as mal vu c’est tout.

Par miracle, elle n’insiste pas. Elle hausse les épaules et retourne à son émission. Je la regarde encore un moment, captivée par son naturel. Elle ne se maquille pas, ne joue pas un rôle, ne cherche pas à être aimée. Elle l’est déjà. Par sa famille, par sa sœur, sans rien faire de spécial.
Et moi ?

Moi, j’ai passé des années à me convaincre que c’était mieux d’être admirée que d’être aimée.

Je détourne les yeux, gênée par mes propres pensées.  Peut-être que si j’ai toujours détesté Sophie, c’est pas à cause de sa timidité ou de ses fringues ringardes. Peut-être que c’est juste parce qu’au fond… je l’envie. Je regarde Stessy une dernière fois.

— Tu sais quoi ? T’as raison, j’ai peut-être un peu de fièvre.

— Ah bah tu m’étonnes, rit-elle. Va te coucher avant que tu nous fasses une crise existentielle !

Trop tard. Je crois qu’elle a déjà commencé.

 Je crois qu’elle a déjà commencé

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Bibidi Bobidi BOOH !Des histoires addictives. Découvrez maintenant