« Mais les gens désespérés ne se rencontrent pas. Ou peut-être au cinéma. Dans la vraie vie, ils se croisent, s'effleurent, se percutent. Et souvent se repoussent comme les pôles identiques de deux aimants. »
- Les heures souterraines, Delphine de Vigan.
II.
Ce matin, Nolan n'écoute rien aux cours. A part celui de littérature, parce qu'étudier les mots, la syntaxe des phrases et la complexité des écrits ça lui plaît. Il aime bien décortiquer les choses pour découvrir des significations différentes, plus profondes. L'écriture le passionne, il peut passer des heures à lire un ouvrage. Parce que finalement, ça le soulage de voir qu'il y a des existence pire que la sienne. Ça libère, ça délivre, ça enlève un poids. Par contre, les mathématiques il aime moins. Quel est la nécessité de savoir réduire une fraction ou faire un théorème de Pythagore ? Voilà, c'est bien joli, mais il ne comprend pas à quoi cela va lui servir dans sa vie future. Et en attendant, il est bien content de ne plus avoir des matières de la sorte dans son circuit scolaire, parce que ces notes faisaient chuter sa moyenne l'année dernière. Mais ce qu'il aime aussi, c'est l'art. La professeur est adorable, chaleureuse et à l'écoute de tout le monde. Puis, on sent qu'elle est passionnée par ce qu'elle enseigne. Et, même s'il ne parle à personne, il peut rester dans son coin et travailler sur ses projets. A l'écart, en silence. L'anglais aussi, il excelle en la matière, son professeur ne fait que le complimenter sur son travail et son niveau élevé. Même s'il ne participe jamais. Ce qu'il déteste par dessus tout, au contraire, c'est le sport. Deux heures, ce n'est rien du tout, mais ce sont certainement les pires de sa vie. Pas qu'il ne soit pas doué, il sait courir assez vite, il est capable de battre tout le monde au badminton, il peut lever quelques poids. Le problème n'est pas tellement dans la technique, mais plutôt dans l'esthétique. Les autres lycéens le détestent, c'est aussi simple que cela. Il ne peut pas s'exprimer, laisser son corps se dépenser sans qu'il ne se reçoivent une remarque déplacée ou des rires.
Alors oui, il ne sait pas jouer au foot parce qu'il n'aime pas ça, mais il y a bien des filles qui savent se débrouiller avec une balle sans qu'on en fasse une histoire. « On a peur de se casser un ongle, ma belle ? » qu'ils disent tous, surtout les garçons, car souvent les filles ne font que le regarder de travers. Le lycée vient à peine de reprendre depuis quelques semaines, pour une dernière année, mais il sait qu'il aurait le droit à toutes ces insultes, à ces railleries et que même les professeurs ne trouvent plus quoi dire. Mais, le pire est sûrement dans les vestiaires, déjà rien que pour entrer dans celui des garçons. On lui dit en riant qu'il s'est trompé de porte, on ne le laisse pas entrer, on le pousse. Et, quand on le laisse y entrer pour se changer, il subit des tas de regards de travers. C'est pour cela que, la plupart du temps, il vient directement habillé. Il n'a plus qu'à poser son sac, son manteau et changer de chaussures. Justement, il enfile ses baskets, assit sur le banc en bois, plusieurs groupes de garçons parlent sur son dos. Il l'entend parfaitement, mais ils le font exprès. Le vestiaire se vide petit à petit, le temps que les derniers traînent un peu sur leurs portables pour éviter d'installer les terrains de badminton. Nolan finit le nœud de sa chaussure quand un sac se pose à côté de lui, lui qui est dans son coin, contre le mur, depuis le début. Il relève les yeux et tombe sur le même garçon qui lui a proposé un sandwich la veille, quand on lui avait volé le sien. Son regard marron se tourne vers lui à son tour et il affiche un sourire détendu en retirant sa veste en jean trop grande.
« Salut ! »
Encore une fois, le jeune homme ne sait quoi répondre, il n'en a pas envie non plus. Alors, il tourne la tête et enfile sa deuxième basket. Que dire à un inconnu qui veut certainement le mettre plus bas que terre ? Il le sent se déshabiller à côté de lui, du moins changer de tee-shirt, mais il n'ose pas lever les yeux. Il se concentre plutôt sur ses lacets, ses doigts tremblent un peu. Au moment où il tourne la tête pour voir si les autres garçons sont partis, il remarque un tatouage dans le bas du dos de son voisin, petit et discret, juste avant que le tissu de son nouveau tee-shirt ne le recouvre. Une inscription en chiffres romains. C'est privé, intime, et il rougit en détournant les yeux.
« Tu es fort en badminton toi ? Parce que je suis plutôt doué, j'en faisais en club il y a deux ans, et je pense que si on se met à deux on peut tous les battre, non ? »
A peine la question du bouclé fut-elle posée que Nolan entendit des rires fuser dans la pièce et des remarques des derniers élèves présents, il secoue la tête et se lève avant de quitter la pièce. D'un pas certain, il se rend sur les bancs où se trouvent toute la classe, la professeur est déjà là en train de ramener les raquettes et noter des choses sur une feuille en papier. Il prend place sur un bout de banc et regarde droit devant lui. Pas plus de deux minutes après, il est rejoint par ce même garçon qui ne cessait de le coller, il a bien envie de se lever pour aller du côté opposé, pour l'éviter, mais cela attirerait tous les regards sur lui et il déteste ça. C'est déjà le cas, il n'a pas besoin d'en rajouter une couche par lui-même. Les autres le tirent déjà assez vers le bas. Il écoute la professeur rappeler les règles et exposer un but à atteindre durant la séance, la manière dont elle va se dérouler et leur donne ensuite l'autorisation de commencer. Généralement, il se retrouve à jouer avec un lycéen qui reste seul, mais aujourd'hui c'est encore ce bouclé qui le suit et se met sur le terrain en face de lui. Il fait un peu tourner sa raquette dans sa main et hausse un sourcil en voyant que Nolan regarde autour de lui, ne semblant pas prêt à lancer ce volant.
« Allez, lance le que je puisse voir si mon adversaire est fort !»
De toutes manières, avec qui peut-y bien jouer d'autre ? Tout le monde est déjà en binôme et pour une fois personne n'est forcé à l'affronter. Alors, le jeune homme décale sa raquette et lâche le volant avant de frapper un bon coup dedans, le jeune homme en face la rattrape et la renvoie avec autant de force. Mais Nolan est vicieux et très stratégique, il la redonne du côté droit, où son adversaire ne se trouve pas, et de manière assez rapide, si bien qu'il marque le point. Le bouclé lève les yeux vers lui et affiche un sourire en coin, une mine impressionnée collé sur le visage et ramasse le volant.
« Ok, en deux coups tu parviens à marquer un point. Chapeau ! Je savais bien que tu étais un bon joueur. »
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Colored Nails.
Romance« De quelque façon que les hommes veuillent me voir, ils ne sauraient changer mon être, et malgré leur puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai, quoi qu'ils fassent, d'être en dépit d'eux ce que je suis. » - Rousseau, Les R...
