Partie douze.

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« Moi, personne ne me sauverait. Et plus terrible encore, je ne sauverais personne. Il fallaitêtre capable de se sauver soi-même pour prétendre aider les autres. »Le plus petit baiser jamais recensé, Mathias Malzieu.



                                                                                        XII.




SMS de Maman : Nolan, Théo est à l'hôpital j'ai besoin que tu rentres tout de suite à la maison...
...
Où est-ce que tu es ?
...
Réponds !
...
Décroches ton téléphone !
...

SMS de Emmanuelle : Maman a essayé de te joindre déjà trois fois par appel qu'est-ce que tu fais ? C'est urgent il faut que tu viennes ! Elle est à l'hôpital avec papa et je t'attends à la maison pour qu'on aille les rejoindre
...
Elle est très en colère...
...
Je suis en route, tant pis pour toi.


Il y a des menaces de punitions, des reproches. Mais Nolan n'y prête pas attention, il se focalise simplement sur le fait que son frère soit à l'hôpital. Rien d'autre n'a d'importance. C'est comme si l'univers entier venait de s'arrêter de tourner, qu'ils sont tous en lévitation et que l'air manque. Ses doigts se serrent autour du portable, ses mains tremblent et il se relève d'un coup, manquant de tomber de sa chaise.


« Nolan, tu es tout pâle, est-ce que ça va... ? »


Trois pairs de yeux sont portés sur lui, les siens sont vides ou trop paniqués. Ils débordent d'angoisse, de peur. Roxanne, qui a posé la question, penche son visage pour essayer de créer un contact. Mais Nolan a l'impression d'avoir été propulsé d'un coup au bord du vide. Il secoue sa tête, cherche à articuler une phrase sans se mettre à pleurer. Gabin laisse son morceau de pomme de terre pour le rejoindre, venir à ses côtés. Lorsque enfin il parvient à parler, son souffle est rapide, sa gorge nouée, il ne reconnaît plus sa voix. Faible, tremblante et l'avouer à voix haute lui comprime la poitrine.


« Il faut que... Mon frère est... Je... »
« Nolan, respire. Murmure doucement Gabin en se rapprochant. »
« Pardon... C'est... Mon frère est à l'hôpital, il faut que j'y aille. »
« Attends, nous allons t'y conduire, ça ira plus vite. Prends tes affaires. »


Ce n'est même pas une question ou une proposition, Hélène attrape son portable et ses clés de voiture, Roxanne coupe le feu sur la gazinière, Gabin va enfiler son manteau. Ils s'activent tous, sauf Nolan. Il est incapable de bouger. Il serre toujours son portable entre ses doigts, devenus blancs à force d'appuyer. S'il fait un pas, il a l'impression qu'il va s'écrouler. Ce n'est seulement quand Gabin vient poser ses mains gantées sur les siennes qu'il s'autorise à respirer. En réalité, il étouffe. Il a chaud, il a mal au niveau de sa cage thoracique à cause de son coeur qui fait un capharnaüm monstrueux à l'intérieur. C'est douloureux.


« J'ai envie de vomir... »
« Je sais, mais tu ne dois pas faiblir maintenant. Ton petit frère a besoin de toi, de ta force et de ton courage. »


Si la situation n'était pas aussi dramatique, il aurait ri. Cependant, il n'a pas l'esprit à cela. Il n'arrive plus à penser. Tout ce qu'il parvient à voir, c'est Théo sur un lit d'hôpital et ça lui donne des vertiges. Mais Gabin est là. Gabin est toujours là quand il faut. Il exerce une légère pression sur ses mains puis lui murmure qu'il faut se dépêcher. Alors, après avoir tiré sur ses dernières forces, Nolan enfile ses vêtements chauds et suit son ami dehors. Hélène est déjà derrière le volant de sa voiture, Roxanne ferme la porte une fois que le chien est rentré. Ils se mettent en route. A partir de là, chaque geste du châtain devient mécanique. Il est incapable de réfléchir correctement. Ses doigts tremblent autour de la sangle de son sac, sa jambe tressaute, il se mord la lèvre jusqu'au cent et il garde ses yeux fixés dehors avec l'espoir que la téléportation existe. Il s'en veut terriblement. De ne pas avoir été là pour accompagner Théo, de ne pas avoir pu lui venir en aide peut-être. De ne pas lui avoir tenu la main quand il franchissait les portes. Juste cela, être présent.

La route est longue, laborieuse, elle semble s'étendre au fur et à mesure des kilomètres. Quand ils se garent à la première place venue, devant l'entrée, Nolan n'attend pas une seconde pour se détacher. Il aimerait remercier les mères de Gabin, et celui-ci, de l'avoir accompagné, mais il est incapable de prononcer le moindre mot. Et ils ne semblent pas attendre quoi que ce soit, car Hélène pose une main dans son dos et l'invite à rentrer avec eux dans le bâtiment. Sur le trajet, il a prévenu sa sœur qu'il arrivait. L'atmosphère l'oppresse, il regarde partout autour de lui, espère une caméra cachée. Mais il n'y a rien de tout ça. Il donne son nom de famille à l'accueil et la femme lui indique le service où se trouve son frère. La montée en ascenseur est pire encore, il a l'impression de laisser son coeur en bas, à chaque étage. Ils longent un couloir aux murs blancs, tournent et arrivent devant une petite salle d'attente, entourée de parois vitrée. Sa mère le guette, se lève directement quand elle le voit et il s'arrête juste à l'entrée. Rapidement suivie de son mari et de l'aînée de la famille. Gabin porte un regard inquiet sur son voisin, Roxanne est prête à prendre la parole mais la génitrice de Nolan n'y prête attention. Elle s'approche de son fils et lui reproche d'un ton glaçant.


« Où est-ce que tu étais bon sang ? Tu ne sais pas répondre au téléphone ? Ça fait près de deux heures qu'on essais tous de te joindre et monsieur décide de faire le sourd ! Je peux te dire que tu seras sérieusement puni mon garçon. Non mais, c'est quoi ce comportement ? Tu te rends comptes un peu ? Tu ne sais donc rien faire de bien dans ta vie pour une fois que nous te de... »
« Maman... »


C'est Emmanuelle qui calme la tension. Ou plutôt la colère de sa mère, car Nolan ne réagit pas. Son regard est toujours vide, il fixe un siège, les lèvres scellées, alors qu'elle ne fait que lui crier dessus. Elle hausse la voix, dans un hôpital. Parce qu'elle aime se faire remarquer. Montrer son autorité. Elle se calme, semble reprendre de la tenue. Même si son visage est encore figé de colère. Elle se racle la gorge pour se redonner bonne figure et tourne enfin son attention sur les autres personnes présentes dans la pièce. Les mères de Gabin ne comprennent pas, sont un peu gênées mais consternées aussi. Gabin, lui, a envie d'emmener Nolan à part pour le prendre dans ses bras et le rassurer. Au contraire de ses parents qui ne font aucun geste affectif envers lui.


« Excusez moi, nous ne nous sommes pas présentés. Simplement, je n'accepte pas ce comportement de la part de mon fils alors... »
« Il était chez nous, nous sommes les parents de Gabin. Intervient Hélène d'une voix assurée. Il nous a prévenu alors nous l'avons accompagné ici. »


Un silence de quelques secondes. Nolan relève les yeux, remarque le tic dégouté sur le visage fermé de son père et le faux sourire forcé de sa mère. Le jeune homme serre les dents, se retient de faire le moindre reproche. Ce genre de comportement l'énerve beaucoup. Son sang bouillonne. Il ne sait même pas pourquoi il se retient de lui crier dessus, comme elle le fait si bien.


« Oh eh bien, merci beaucoup d'être venu. Ce n'était pas la peine de... »
« Comment va Théo ? »


La question fuse d'un coup, à cause de l'impatience et de la colère. Ses parents n'ont même pas trouvé bon ou important de le prévenir de l'état de son frère, tout ce qui leur importe c'est de créer une dispute devant des inconnus, au beau milieu d'un hôpital. Il tourne son visage vers celui de sa parente, déterminé, elle est prise de court, mais ne le laisse pas voir. Il est prêt à reposer sa question, car elle ne répond pas immédiatement. Seulement, son ton se fait plus bas, plus grave.


« Il a eu une violente crise d'asthme cette après-midi en revenant des cours, il ne savait plus respirer, on l'a emmené à l'hôpital et il est actuellement sous assistance respiratoire. »
« On peut le voir ? »
« Non, pas pour le moment. Le docteur est passé nous dire qu'il avait besoin de lui faire des tests, mais que son état était stable. »


Il ne sait pas si c'est une bonne nouvelle, s'il doit se sentir soulagé, mais il sent un poids en moins sur ses épaules. Cette situation est déjà survenu dans le passé, c'est pour cette raison que Théo prend tous les jours de la ventoline et des traitements pour calmer son asthme. Nolan a envie de le voir, de serrer sa main dans la sienne et lui dire que tout va bien. Hélène, Roxanne et Gabin sont soulagés des nouvelles, ils aimeraient tous les trois rester un peu pour voir si son état est hors de danger, pour apporter un peu de soutien, mais ils ont l'impression étrange de ne pas se conformer au décor. Les deux femmes saluent poliment les parents du châtain, qui ne font pas un grand effort pour se montrer poli ou redevable d'avoir conduis Nolan.


« Je les raccompagne. »


Ça et... Il a besoin de fumer un peu, aussi. Son père lui lance un regard assez noir, qui suggère qu'ils auront à parler ensuite, quand il sera revenu. Sa mère dit gentiment au revoir à Gabin après l'avoir remercié. Ils sortent de la petite pièce, Nolan a l'impression de respirer à nouveau. Que toute la tension retenue dans ce carré, et en lui, s'est évaporée d'un coup. Mécaniquement, il suit les trois personnes dans l'ascenseur. Le silence règne. Jusqu'au dehors. Il franchit la porte coulissante, sors une cigarette de sa poche de manteau ainsi que son briquet. Gabin se tourne vers lui, le couple s'arrête également.


« Tout ira bien pour lui, ne t'en fais pas. Le rassure Roxanne. Je pense qu'il a juste besoin de repos. »


Il hoche la tête lentement, il ne sait pas encore quoi dire. En réalité, il n'en a pas le courage. Il craint la venue d'une mauvaise nouvelle qui ne réduise tout ses espoirs à néant. Les deux femmes se lancent un regard, puis Hélène le prend par surprise et vient refermer ses bras autour de lui. Son étreinte est chaude, douce, elle sent bon. Nolan a envie de pleurer, parce que jamais sa mère ne lui a donné autant d'affection dans un geste. Et quand il sent sa main caresser doucement son dos, à peine un effleurement, il ferme les yeux et se permet de profiter de ce moment quelques secondes. Goûter à ce que peux vraiment ressentir un enfant qui serre sa mère dans ses bras. C'est un peu timide et maladroit, mais quand il pose son front contre son épaule, la femme sait qu'il la remercie, que ça a une symbolique forte. Lorsqu'ils se détachent, elle glisse une main sur sa joue pâle et murmure.


« Tu pourras nous tenir au courant de son état ? Et si jamais tu as besoin de quoi que ce soit... N'hésites surtout pas. »


Docilement, il hoche la tête, sans même penser directement au fait qu'il n'a aucun moyen d'entrer directement en contact avec eux. Mais à cet instant précis, il se concentre uniquement sur le fait qu'il se sent presque comme un deuxième fils à leurs yeux. Roxanne lui sourit et vient serrer chaleureusement son épaule. Un peu moins démonstrative, cependant l'effet est le même. Il ressent beaucoup d'amour, dans leurs regards et leurs gestes. Puis, il y a Gabin. Il est resté silencieux pendant tout ce temps, depuis qu'ils ont mis les pieds à l'hôpital, mais qui n'en pense pas moins. Il est réellement bouleversé. Presque autant que Nolan. Ils ont besoin de leur moment à deux, seuls, alors les deux femmes font un dernier signe au châtain et s'éloignent vers le véhicule. D'abord, les deux jeunes hommes se regardent en silence, Nolan joue avec sa cigarette qu'il n'a pas encore allumée, ses doigts tremblent un peu, il se mord la lèvre inférieure. Gabin a les mains enfoncés dans ses poches, il hésite, fais un demi-pas en avant puis demande d'un voix légèrement frêle.


« Je peux te prendre dans mes bras aussi, ou tu trouves ça trop étrange ? »


Nolan arrête de bouger ses doigts, il lâche un petit rire mi-gêné mi-coincé, ses joues reprennent une infime couleur rosée. Puis il se passe deux ou trois secondes avant que les bras de Gabin n'entourent son corps. Il n'a pas eu besoin d'approuver, les mots ne sont pas nécessaires pour qu'ils se comprennent. Au départ, Nolan est sur la retenue, il ne sait pas réellement quoi faire. D'habitude, il aurait repoussé la personne. Mais, à ce moment, la meilleure solution reste de se laisser aller, alors il glisse ses mains dans le dos du brun tandis que ses doigts s'accrochent bientôt à son manteau. Ses paupières se ferment, il repose sa joue contre son épaule, un peu plus proche de son cou qu'avec sa mère, c'est presque sa clavicule. En réalité, il se laisse quasiment porter par l'étreinte. Ça lui fait du bien. Il peut tout oublier. L'espace de quelques secondes. Tout le poids qui pèse sur ses épaules, ce qu'il va devoir affronter quand il va remonter attendre dans la salle avec le reste de sa famille. S'il est là, c'est uniquement pour son frère, pour le voir, vivant. Pour l'entendre respirer correctement, pour que ses yeux s'ouvrent et que le monde tourne à nouveau.

Gabin sent qu'il tremble encore, qu'il s'agrippe à lui et le serre en retour. Ce n'est peut-être pas fort, plutôt un peu bancal et gêné, mais le résultat est le même. Il a l'impression d'avoir su faire quelques pas en avant, pour le rattraper. Qu'ils sont à égalité, maintenant. Ou du moins, qu'ils font tout pour l'être. Seulement, il sent aussi que Nolan a besoin d'être rassuré, d'avoir du soutient moral. Et ce n'est certainement pas le comportement de ses parents qui vont lui venir en aide. C'est d'une bonne bouffée d'air et de courage dont il doit se remplir. L'étreinte dure approximativement une minute. Une minute pendant laquelle leurs coeurs battent très fort, parce qu'ils ont peur, parce qu'ils sont tristes, parce que c'est sûrement l'un des premiers gestes tendres qu'ils effectuent l'un envers l'autre. Parce que c'est le signe que leur amitié se concrétise. Ce n'est plus simplement : je m'assois à côté de toi car tu es tout le temps tout seul au lycée. C'est bien plus qu'une légère question de chaise vide. C'est autre chose. Un lien qui se noue, qui se raffermie, se consolide et devient plus fort. C'est deux petites bulles isolées qui se rassemblent pour n'en former qu'une. Solide. Lorsqu'ils se détachent l'un de l'autre, ils n'osent pas tout de suite se regarder. Leurs joues s'empourprent, leurs souffles caressent le visage de celui en face, ils recréent une distance raisonnable. Nolan baisse ses yeux vers le sol, Gabin fixe les baies vitrées de l'hôpital. Puis c'est la voix du châtain qui brise ce silence.


« Donne moi ton téléphone. »


Ce n'est pas un ordre, c'est gentil, un peu timide aussi. Leurs regards se croisent, se connectent. Gabin fronce les sourcils, tandis que l'autre jeune homme tend sa main entre leurs corps.


« Quoi ? Pourquoi ? »
« Donne le, tu verras. »


Un sourire s'allume sur la commissure de ses lèvres gercées, il remue le bout de ses doigts pour inciter le brun à lui donner son cellulaire. Même s'il semble un peu perplexe, il va le chercher dans sa poche de jean et lui glisse dans la paume. Nolan a une idée derrière la tête. Il lui demande simplement de mettre son code pour déverrouiller son portable, sourit en coin lorsqu'il voit un fond d'écran représentant une photographie de la mer, puis va dans son répertoire. Il y a réfléchi. C'est une solution qui a ses avantages, qui lui permettra de ne pas se sentir totalement seul. Surtout chez lui, quand Théo n'est pas là, ou bien dans des moments comme celui-ci. Sans hésiter, il enregistre son numéro et inscrit son prénom au nouveau contact. Il lui rend son téléphone, Gabin regarde l'écran, sourit jusqu'à dévoiler son petit écart entre ses dents et ses fossettes. Un sourire à faire fondre la neige.


« Vraiment ? »
« Oui, vraiment. »
« Tu ne dois pas te sentir obligé parce que ma mère voulait que tu nous préviennes, tu pourras me le dire Lundi et je leur tran... »
« Arrête, c'est bon. Je... Il baisse d'un cran le ton de sa voix. J'en avais envie. »


Une expression de joie anime le visage du brun. Il ressemble à un enfant avant d'ouvrir ses cadeaux de Noël le matin du vingt-cinq Décembre. Ses pupilles brillent, il range son portable dans sa poche et lui promet de lui envoyer un message dès ce soir pour qu'il enregistre également son numéro. C'est un pas de géant. Un bond d'un mètre en avant. Une réussite. Qui lui donne du baume au coeur. A tous les deux, d'ailleurs. Ils échangent un sourire, chaleureux. Nolan le remercie encore, d'avoir été là, de le soutenir. Puis ils se disent au revoir, timidement, d'un signe de la main. Le châtain le regarde s'éloigner, il se retrouve rapidement seul. Avant de rentrer, il allume sa cigarette et fume rapidement. Il en a besoin. Pour se donner du courage et de la volonté. Avec un soupir, il rejoint l'intérieur du bâtiment et se rapproche un peu plus de cette petite sale étriquée où se trouve toute sa famille. Quand il y met les pieds, son père lui jette un regard noir, sa mère lui fait directement des reproches et sa grande sœur fait semblant de ne pas entendre, la tête plongée dans un magazine, toujours à la même page. Nolan se déshabille, retire son manteau et toutes ces couches de vêtements qui le retiennent au chaud. Il pose son sac au sol, à ses pieds et fixe son regard dans le vide. Sur une affichette pour le don du sang.

L'attente est interminable. Le temps semble encore plus long quand un silence prend place dans la pièce. Il n'y a plus que la tension qui est palpable. Visible. Sur les traits tirés de sa mère, la position coincée de sa sœur et son père qui serrent ses mains entre elles, prêt à les réduire en cendres. Ce n'est qu'au bout d'une bonne demi-heure de silence, de regards volés qu'un médecin vêtu de sa blouse blanche entre. Elle a les cheveux relevés en chignon et aborde un doux sourire. Un bon signe. Le coeur de toutes les personnes dans la pièce bat fort, mais c'est sûrement celui de Nolan qui fait le plus de bruit. Elle leur annonce que ses tests se sont parfaitement bien déroulés, qu'il devra être sous médicament durant quelques mois, mais qu'ils peuvent aller le voir. Ils se lèvent d'un mouvement semblable. Sa mère se précipite en première, suivant la femme, Emmanuelle marche derrière elles. Son père, qui n'avait encore rien dit jusqu'à présent, passe devant son fils et tend son bras pour l'empêcher d'avancer. Il le regarde droit dans les yeux, les siens sont glacials. Et avant même qu'il n'ai le temps de réagir, la foudre cinglante lui tombe dessus.


« Vu que tu te permets d'arriver en retard et d'ignorer nos appels, tu vas attendre ici et tu iras le voir en dernier. »
« Mais je n... »
« Tu ne discutes pas jeune homme. Tu as su nous faire attendre, alors tu peux bien attendre toi aussi. Tu es puni. N'oublies pas. N'aggrave pas plus encore ton cas. »


Et il part sur ces mots en laissant Nolan seul, dépité. Il n'en revient pas. Il n'arrive pas à le croire. Il se laisse tomber sur la chaise, pousse un soupir et se prend la tête entre ses mains tremblantes. De colère. De rage. De tristesse. Certes, il l'est un peu moins maintenant qu'il sait que son frère est hors de danger. Mais il en veut à son père d'agir ainsi, à ses deux parents même, car sa mère est forcément d'accord avec lui. C'est un comportement enfantin. De revanche. Il serre ses points, se mord la lèvre et décide de prendre son portable dans sa poche pour se calmer, passer l'heure entière où il va sûrement rester assis ici en attendant son tour. Il déverrouille son écran, voit la notification d'un numéro inconnu. Mais même sans lire le contenu, il sait qui est l'émetteur. Cette petite pensée lui redonne de la conviction, du baume au coeur. Il clique sur le petit dessin en forme d'enveloppe et va lire le message. Un sourire fin, léger, se glisse sur ses lèvres.


SMS du 06.... : « Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard. » Tu aimes Baudelaire, je te fais partager mon poète favori à mon tour : Louis Aragon.
Bonne soirée, j'espère que tout va bien pour toi et pour Théo. Passe lui mon bonjour, si tu le vois.


Il serre doucement ses doigts autour du cellulaire. Cela lui fait du bien, comme une dose d'énergie, de vie qu'on vient de lui injecter dans les veines. Il enregistre son numéro sous le nom de « Gabin. » puis range son téléphone dans sa poche. Il se lève, fait les cent pas, se ronge les ongles même s'il sait que tout va bien. Du moins, que son frère est hors de danger. C'est un réflexe. Une mauvaise habitude. Les minutes défilent trop lentement, il en a assez. Et c'est seulement quand il s'apprête à quitter la pièce pour aller rejoindre la chambre que sa sœur arrive. Elle porte un petit air triste et soulagé à la fois sur son visage, de la compassion plutôt.


« Tu peux y aller. »


Sans rien dire, Nolan prend ses affaires sous son bras et sors d'entre ses murs. Il a l'impression d'étouffer. Il est trop impatient. Emmanuelle reprend sa place sur les sièges, feuillette le magazine de tout à l'heure. Il parcourt le couloir jusqu'à trouver le numéro de la chambre donné par le docteur, la porte est entre-ouverte. D'ici, il entend la voix de sa mère. Il rentre, ébloui d'abord par la lumière blanche du dehors qui sort de par la fenêtre. Trois pairs d'yeux se tournent vers lui, il lit la colère et l'indifférence dans ceux de ses parents, la fatigue et l'impatience dans ceux de son petit frère. Rapidement, il pose ses affaires sur une chaise et s'approche du lit. Sa génitrice recule, pour lui laisser sa place, son père est au pied du lit. Théo a l'air content de le voir, du moins son visage pâle s'illumine légèrement. Ses lèvres s'étirent en un sourire, même s'il a un peu de mal avec les tuyaux transparents enfoncés dans ses narines et qui passent derrière sa tête. Nolan a mal pour lui et en réalité, il a envie de pleurer. Il se retient de pleurer. Parce que cette vue lui brise le coeur, lui serre douloureusement la gorge. Jamais il ne veut revoir une telle scène.


« On peut être seuls ? »


Sa question surprend sa mère, elle jette un regard à son mari qui hausse les épaules et s'apprête déjà à quitter la pièce. La femme pousse un léger soupir, revient sur ses pas pour embrasser le front de Théo qui semble si petit et frêle dans ce grand lit blanc. Quelques secondes passent, la porte se referme. Nolan s'assied sur le bord du matelas, sur la place qui lui est réservé. Après avoir calmé les tremblements de sa main, il vient chercher celle de son frère pour lier leurs doigts. Le petit garçon le regarde, lui sourit et Nolan glisse ses doigts libres dans ses cheveux lisses, contre sa joue glacée.


« Comment tu te sens ? »
« Bien ! Les tuyaux me dérangent un peu mais l'infirmière a dit que je peux les retirer ce soir. Je dois dormir ici et demain je rentre à la maison. »


Le coeur de Nolan se resserre, il hoche la tête et sent les doigts de Théo se serrer un peu plus autour des siens. Ses yeux fatigués sont pleins d'espoir.


« Tu vas rester là, hein ? »
« Bien sûr, pourquoi tu me demandes ça ? »
« Bah j'sais pas. Il hausse les épaules. Maman et papa avaient l'air fâché contre toi et Manu doit rentrer à la maison parce qu'elle a des devoirs à réviser. »
« D'accord, mais moi je reste. »
« Toute la nuit ? »
« Toute la nuit. Je dormirais ici. »
« Dans le lit, avec moi ? »
« Si j'ai le droit, oui. »
« Je demanderai à l'infirmière si tu peux, elle est gentille, elle dira oui ! »


Le châtain se met à rire, il l'entend reprendre un peu son souffle. S'il doit passer sa nuit ici, alors il est hors de question qu'il rentre à la maison. Il veut être à ses côté, quitte à passer une nuit blanche.


« Au fait, Gabin te passe le bonjour. »
« Oh ! Tu peux lui dire que je lui dis bonjour aussi ? »
« Oui, bien sûr. »
« Il reviendra quand à la maison ? »
« Je ne sais pas. Pourquoi ? »
« Je l'aime bien moi, il est gentil et marrant ! Puis je sais que tu l'aimes bien aussi, même si tu veux pas le dire. »
« Quoi ? Rougit légèrement Nolan tout en fronçant les sourcils. »
« Bah oui c'est ton meilleur ami, comme moi et Gaël ! Tu vas manger chez lui, tu es dans sa classe, vous faites des devoirs ensemble et ça c'est des trucs de meilleurs amis. »
« Ah bon ? »
« Ouais j'te jure ! Puis même, Gabin il m'a dit qu'il voulait être ton meilleur ami quand on a joué ensemble dans ma chambre, tu sais quand tu lisais. »
« Il a dit ça... ? »


Théo hoche vivement sa tête tandis que Nolan reste quelques instants sans savoir que dire ou répondre. Il n'a peut-être rien à ajouter. Simplement à prendre conscience de certaines choses. Et notamment la plus importante : que Gabin est loin d'être une autre de ces personnes qui essaie de l'aplatir et l'enfoncer au sol, mais bien celle qui lui tend la main pour l'aider à se relever. Comme le jour de leur première rencontre.

Colored Nails.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant