« Ce qui ne peut danser au bord des lèvres - s'en va hurler au fond de l'âme. »- Christian Bobin.
X.
Les écouteurs enfoncés dans ses oreilles, un fond de Bastille, il marche invisible dans les couloirs. Après tout, ce n'est pas si mal. Il est arrivé bien en avance à la salle de sport, il pourra se changer sans subir des regards de travers ou des remarques, sans ressentir la moindre honte. La porte vitrée reste ouverte afin que les élèves puissent venir se changer quelques minutes avant que le professeur n'arrive. Un homme de ménage est toujours là, cependant, pour surveiller qu'aucune personne étrange n'entre à son envie. Nolan lui donne un signe de tête, il lui rend un petit sourire fatigué et reprend son service de serpillière dans un coin de la grande salle. Le châtain se rend au vestiaire u bout du couloir, se change sans perdre de temps, enfile une autre paire de baskets et reste quelques minutes sur son portable, silencieux, avant de voir les premiers arrivants franchir la porte. Sac fermé en dessous du banc, portable dans sa poche fermée et tête baisée, il se faufile entre les corps qui rentrent petit à petit et se rend en dehors. Il va profiter de ce moment pour s'échauffer, quelques filles sont déjà sur la piste, le professeur vient d'arriver. Il regarde autour de lui, Gabin n'est pas encore là. C'est bientôt l'heure. Après un froncement de sourcil, il se permet deux tours de terrain, ses semelles couinent sur le sol. Il s'arrête, le souffle rapide, va chercher une raquette et un volant pour s'entraîner, seul, pour le moment. Parce qu'après cinq minutes à peine, alors que la salle se remplie petit à petit, Gabin arrive. Il rattrape une passe de Nolan, qui lève le regard vers lui, les lèvres entre-ouvertes. Le volant s'échoue au sol.
Son coeur bat vite, s'emballe, ses joues rosissent. Il ne sait pas si le brun va aborder l'événement de la veille, la crise de sa mère, ses reproches acerbes, son départ précipité. Tout ce spectacle désolant. Il se sent très honteux et gêné, puis en colère aussi. Contre lui-même, contre sa mère, contre son père, contre toute sa famille, contre le monde entier. Sauf, peut-être, quelques exceptions. Théo et Gabin en faisant partie. Même s'il n'ose pas se l'avouer, même si ce n'est pas encore clair pour lui, Gabin commence effectivement à prendre de la place et de l'impact dans sa vie. Et, maintenant, il n'a plus tellement envie de le repousser. Parce qu'il sait qu'il n'est pas le seul à mener une bataille, qu'il peut très bien l'affronter avec l'aide de quelqu'un d'autre. Il faut simplement choisir minutieusement cette personne. Le brun ramasse le volant au sol, se redresse et joue avec contre sa raquette, puis il lève ses yeux chocolat vers son partenaire. C'est le moment de vérité. Le coeur de Nolan bat très fort, il a presque mal. Suspendu à ses lèvres, il attend.
« J'ai fais des recherches ce week-end sur Baudelaire et j'ai trouvé quelques interprétations en plus sur notre poème, ça t'intéresserait de les avoir ? Je présume que oui, je vais te donner ça demain, à moins que tu ne veuille bien passer un peu à la maison après les cours ? »
Nolan reste sans voix, il manque de lâcher sa raquette au sol. Gabin n'a rien évoqué de ce qui s'est passé hier, il n'en a touché aucun mot, aucune illusion. Il agit exactement comme si rien n'était arrivé. Tout à fait normal. Nolan est surpris, mais surtout touché. Touché par une simplicité d'esprit aussi pure. Il n'ose même pas trop le regarder, trop le frôler, de peur de le briser. Alors, il hausse les épaules puis finit par hocher la tête.
« D'accord, ce soir ça me va. »
« Génial ! »
Ils reprennent leur jeu, tranquillement, même si Nolan se demande bien comment il va expliquer à ses parents qu'il va rentrer plus tard que prévu. Réviser, travailler, c'est une bonne excuse ça, non ? Il est privé de sorties, mais là c'est pour étudier, alors ce n'est pas la même chose s'il prétexte avoir été à la bibliothèque. Nolan est de meilleur humeur, il arrive à gagner un match, à rendre un sourire à Gabin qui essaye de lui faire oublier l'ombre en faisant des blagues ou l'idiot. Les deux heures lui semblent moins longues, il est un peu plus à l'aise avec ses gestes et son corps. Si sa propre confiance en lui était remontée cela ne dura pas bien longtemps, car un ballon lui atterri droit dans haut du dos, entre ses omoplates. Il se fige, rentre sa tête dans ses épaules. Gabin est prêt à intervenir, faire une remarque à ce garçon qui a bien évidement fait exprès de le viser, ce qui a déclenché le rire de ses amis sur le terrain d'à côté. Le châtain ne préfère pas se retourner pour les voir se moquer, il lance simplement un regard au brun pour lui demander de ne rien dire, alors qu'il avait déjà quitté son côté du filet afin d'aller à leur rencontre.
« Théo, on joue au badminton non ? Va me ranger ce ballon dans le panier tout de suite ! De toutes façons, le cour est terminé. Rangez moi tout ça et allez rejoindre les vestiaires. »
La voix du professeur résonne dans la salle, dure et stricte. Le garçon pousse un soupir mais va récupérer son ballon qui a roulé au bout du terrain pour aller le remettre à sa place initiale. Tous les autres élèves s'occupent de ranger les volants, les raquettes et plier les filets. Gabin tente un geste vers Nolan, une approche, mais il s'est renfermé sur lui-même pour le moment. Il passe devant lui, rapidement, sans lui accorder un seul regard. Tout le monde autour de lui est devenu transparent, il a besoin de se calmer, de se concentrer, de s'enfermer dans sa bulle invisible. Parfois, souvent en fait, ça arrive. Sa nécessité d'être seul. Il repousse les autres, ce n'est pas intentionnel pourtant, il ne le fait pas exprès. C'est simplement son cerveau qui le met en zone de sécurité, qui allume ses feux et lui dessine un champ magnétique qui rebrousse n'importe qui. Même les personnes auxquelles il tient. C'est ce qu'il se passe quand il se renferme sur lui-même.
Il serre les poings, traîne un peu pour ranger les filets, retourne dans le vestiaire quand il ne reste plus que deux ou trois garçons. Gabin est dehors, il l'attend assit sur un banc pour qu'ils mangent ensemble. Mais Nolan prend tout son temps pour s'habiller, jusqu'à ce qu'il se retrouve seul dans la pièce. Les bancs vides, le calme plat. Il plie correctement son jogging, le range dans le fond de son sac, change ses baskets pour des vans et enfile les autres couches de vêtements. Entre temps, il vérifie qu'on ne lui a rien volé. Parfois, ça arrive aussi. Qu'on lui prenne ses affaires. Là, à part des livres de cours et des stylos, il n'y a rien de valeur. Sa main glisse dans la poche de son manteau afin de prendre le paquet de cigarette, il la sort avec un bout de papier plié. Il fronce les sourcils, le déplie lentement. Sûrement des insultes de la part d'un des garçons de sa classe. Ce ne serait pas la première fois. Il l'ouvre et le papier est couvert d'une écriture délicatement bancale. Une écriture qu'il reconnaît.
Si tu as besoin de parler, d'écrire, de te vider, te confier ou peu importe... De t'exprimer.
Je suis là. Je sais que tu as du mal à dire les choses en face, à tenir une conversation,
mais si tu veux, et seulement si tu veux, on peut s'échanger nos numéros ?
Encore une fois, ce n'est pas une obligation. C'est ton choix. Je te propose simplement une solution.
Tu peux refuser, je comprendrais. Je t'attendrai.
Mais saches que tu n'es pas tout seul. Jamais.
- Gabin.
Ses mots lui tordent le ventre. Jamais personne ne lui a écrit d'aussi belles choses, aussi sincères. C'est même la première fois qu'on lui apporte autant d'attention, qu'on s'occupe de ce qu'il veut. Il serre le papier entre ses doigts tremblants et le replie correctement pour le mettre au chaud dans sa poche. Une preuve qu'il relira ce soir avant de dormir. Son sac sur le dos, son bonnet sur la tête, il sait ce qu'il a à faire. Les pieds dehors, la porte vitrée se ferme derrière lui. Une cigarette glissée entre les lèvres, il l'allume et s'approche de Gabin. Lui se lève du banc, le regarde d'abord avec distance, ne sachant pas encore comment l'aborder. S'il doit lui laisser son espace ou si la conversation est à nouveau ouverte. Nolan a envie de le prendre dans ses bras, de le serrer, de le remercier pour toutes ses attentions qui ne sont pourtant pas mérités. Il a envie de lui dire qu'il perd son temps, qu'il n'en vaut pas la peine. Mais en même temps, il ne veut pas le perdre. Perdre cette petite étincelle. C'est contradictoire. Totalement paradoxal. Seulement, il aime y croire un peu. Ça lui permet d'avancer, ou du moins ça l'empêche de reculer. Il a l'impression que le gouffre recule derrière lui. Il voudrait le remercier d'essayer de le protéger, de lui venir en aide, parce que personne n'a jamais fait cet effort. Personne n'a jamais eu le courage de lui tendre la main. Ou seulement pour le pousser au sol. Faire tomber c'est tellement plus facile qu'aider à se relever.
Nolan ne veut pas parler pour le moment, le silence lui plaît. Alors, lui aussi tente un geste. Il sort ses écouteurs, son portable sous le regard intrigué et intrigué de Gabin. Il coince une oreillette dans son oreille droite et c'est à son tour de tendre la main. Vers le brun, l'autre oreillette entre ses doigts gantés. Il comprend. Il n'ont pas besoin de mots. Ils échangent un regard, Gabin fend un sourire timide derrière sa grosse écharpe qui recouvre jusqu'à son nez. Nolan baisse ses yeux sur son portable, fait défiler les titres sous son pouce puis s'arrête sur celui qu'il cherche. La musique résonne, surplombe le silence. Les premières notes, la voix du chanteur et le sourire qui fend les lèvres de Gabin. Le châtain n'a toujours pas relevé la tête, il ne veut pas le regarder tout de suite, il laisse simplement la musique le transcender. Le posséder, de part en part.
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Colored Nails.
Romance« De quelque façon que les hommes veuillent me voir, ils ne sauraient changer mon être, et malgré leur puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai, quoi qu'ils fassent, d'être en dépit d'eux ce que je suis. » - Rousseau, Les R...
