Partie onze.

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« Peu de gens sont capables de venir nous chercher là où nous sommes vraiment. »

- D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan.


                                                                                    XI.


Nolan a la tête posée contre la vitre transparente glacée. Il a voulu prendre le bus ce matin. Habituellement, il préfère marcher les vingt minutes qui le séparent de l'établissement scolaire, mais ce matin à sept heures vingt, il faisait beaucoup trop froid. Un bonnet enfoncé sur ses cheveux en désordre, son nez enfoui dans sa grosse écharpe, il regarde le paysage défiler au dehors. La ville se réveiller doucement, les habitants se lever en même temps que le jour. Petit à petit. Ses écouteurs dans les oreilles, son sac de cours sur les genoux. Ce n'est que lorsqu'un mouvement se fait sentir sur le siège à ses côtés qu'il décolle son regard du paysage matinal et tourne la tête. C'est Anouk, son grand manteau rouge sur ses épaules, un bonnet noir et ses cheveux détachés en dessous. Elle aborde un sourire très amical et se met à briser le silence tandis que le châtain coupe sa musique.


« Salut toi, comment tu vas ? »
« Bonjour. Je vais bien, et toi ? »
« Super en forme, comme d'habitude ! Je ne t'ai jamais vu prendre le bus encore. »
« Oui, je ne le prend pas souvent, je préfère marcher. »
« Mais il faisait trop froid ce matin, c'est ça ? »


Il hoche la tête, elle lui donne un nouveau sourire. Il aime passer du temps en compagnie de la jeune femme, apprendre à la connaître. Elle est extravagante mais si ouverte d'esprit et attachante. D'autant qu'elle a un rayon de culture très élargit en matière d'art et de littérature, elle a toujours un livre sous la main ou son carnet de dessin. Des croquis qu'elle montre souvent à Nolan lors de leur court d'art en commun. Elle monopolise souvent la parole, cependant le fait que son voisin n'ouvre pas souvent la bouche ne semble pas la déranger non plus. La brune raconte rapidement son week-end puis baisse son regard vers les doigts de Nolan qui jouent avec ses écouteurs, maintenant retirés. Elle saisit une de ses mains, celle à sa portée, d'un geste délicat, en souriant.


« Cette couleur te va très bien. Tu l'appliques mieux que moi d'ailleurs, tu pourras m'apprendre ? Je finis toujours par m'en mettre partout sauf là où il faut. »


Le rouge lui monte aux joues, il porte également son attention sur ses longs doigts. La couleur bleutée avec un reflet de mauve sur ses ongles, il l'a mise juste après être rentré du dîner catastrophique chez les collègues de ses parents. Par signe de vengeance. De déclaration de guerre. Ensuite, tout se passe très rapidement, alors que la jeune femme s'extasie sur son verni à ongle, toujours en tenant sa main, quelques personnes passent dans les rangées. Le bus vient de s'arrêter pour accueillir de nouveaux passagers et Gabin en est un. Il stoppe ses pas juste devant les deux adolescents, assis sur les premiers sièges près de la porte de la sortie au milieu du bus. C'est d'abord sa voix qui les interpelle.


« Bonjour. »


Nolan relève la tête, leurs yeux se croisent, se confondent et subitement le châtain retire sa main de celle de sa voisine. Comme piqué à vif ou pris sur le fait. Il cache le rougissement de ses joues dans son écharpe et détourne le regard quelques secondes. Gabin accroche une main à la barre en fer, Anouk les observent à tour de rôle avec un froncement de sourcil, puis un sourire en coin. Caché. Tout cela, en moins d'une minute.


« Tu veux t'asseoir ? »
« Oh non, ça ira merci, reste assise. Anouk, c'est ça ?»
« Oui ! Et toi, Gabin si je ne me trompe pas ? »
« C'est bien moi. »


Ils échangent un sourire, Nolan reste silencieux du moins jusqu'à ce que Gabin prenne de ses nouvelles et lui demande s'il a réussi sa dissertation de français. Puis ils descendent tous les trois, quatre arrêts plus loin, devant les portes du lycée. Le châtain sort une cigarette de sa poche de son manteau, ainsi qu'un briquet afin de pouvoir fumer quelques précieuses minutes avant d'entrer en cours. Anouk fait un signe de la main à un petit groupe de filles et se tourne vers Nolan.


« Je te vois plus tard en arts, bonne journée ! »


Ses derniers mots s'adressaient aux deux garçons, qui la saluèrent en retour alors qu'elle rejoignait ses amies avec un air guilleret sur son visage. La cigarette entre ses lèvres, Nolan se mit à inhaler la nicotine tandis que Gabin observait autour de lui, les quelques élèves en groupe qui discutaient avant la reprise des cours. C'est silencieux, pendant plusieurs secondes.


« C'est la première fois que je te vois prendre le bus. »
« Oui, il faisait trop froid pour venir à pied. »
« Tu devrais le prendre plus souvent, j'aimerai bien faire la route avec toi. Même si ce n'est qu'une dizaine de minutes. »


Cette phrase surprend Nolan. Bien entendu, il sait que Gabin tient à former une relation, ou un quelconque lien entre eux, mais personne avant lui ne lui a jamais proposé de faire la route, ensemble. Encore une première fois. Et cette proposition lui fait chaud au coeur. Là, au plus profond de son être. Il hoche docilement la tête et absorbe la fumée avant de regarder son interlocuteur, les yeux pleins d'espoir.


« D'accord, alors. »
« Vraiment ? »
« Oui. »
« Merci. Tu sais que je ne te force à rien... ? »


C'est au tour de Nolan de sourire, en coin, il recrache un peu de tabac sur le côté opposé à son voisin et se tourne ensuite vers lui pour croiser ses yeux. Et il sait. Il sait parfaitement. Les mots n'ont même pas besoin d'être prononcés. Son regard suffit à tout dire, tout dévoiler. Comme un livre ouvert. Mais dont il faut tout de même savoir lire l'écriture, spéciale, parce qu'elle n'est pas adressée à n'importe qui. C'est presque un privilège et Nolan a envie, pour une fois dans sa vie, de passer ses bras autour de son cou et de le remercier. Silencieusement. De l'étreindre fortement contre son corps, pour qu'ils se sentent et se répondent. Il hésite à le faire, ses doigts bougent pour amorcer le mouvement, mais il se résigne finalement à glisser sa main dans sa poche et écraser son mégot de cigarette sur le bord du mur.


« Oui, je le sais. »


Puis ils marchent ensemble vers leur premier cours. Gabin lui dit qu'il a une surprise pour lui, qu'il doit le lui montrer après les cours, à seize heures. Nolan est curieux et impatient. Une surprise ? Il n'a pas entendu ce mot depuis des années. Même à Noël, ses parents ne font plus l'effort de le surprendre, ils donnent une certaine somme d'argent et le laisse acheter ce qui lui plaît. C'est souvent dans ces moments là que Théo lui prend la main et lui dit que plus tard, quand il sera « grand et riche », il lui offrira des tas de cadeaux. Parce que Théo l'entend et le voit. Sans filtre. Sans besoin de signes. Et il commence à comprendre, petit à petit, que son frère n'est pas la seule personne sur terre à lui prêter attention. Qu'il n'est peut-être, finalement, pas invisible aux yeux de tout le monde. Il s'en rend compte, enfin. Quand il voit toutes les petites attentions que Gabin lui porte. Quand il l'attend à la fin de son cours d'arts, alors qu'il est libre depuis près d'une heure, qu'il aurait pu rentrer chez lui. Quand ils font la route ensemble et qu'il lui raconte ses histoires insensée, sur le trajet, tous les deux assis à côtés dans le bus. Au fond. Isolés. Même si le transport est plein, ils se sentent dans leur monde. Dans leur petite bulle imperméable.


L'atmosphère est toujours chaleureuse chez Gabin. Du moins, à chaque fois que Nolan y met les pieds, il sent toujours cette odeur de nourriture et de propre mélangée. Hélène est derrière les fourneaux, elle embrasse son fils sur le front tandis qu'il vole un morceau de radis dans un bol. Bizarrement, même s'il n'est venu qu'à peine une dizaine de fois, Nolan se sent toujours le bienvenue, un peu comme un deuxième maison. Il s'y sent plus à l'aise que chez lui, la plupart du temps. Les deux jeunes hommes ont chacun droit à un bout de Kouing Amann bien sucré et beurré, qui laissent du gras sur le bout de leurs doigts, ainsi qu'une tasse de thé à la cannelle pour les réchauffer. Pendant ce temps, Hélène raconte sa journée à son fils, et inversement. Ils partagent une complicité chaleureuse, rare, tous les deux, que Nolan n'a jamais connu avec ses parents. Mais également quand l'autre femme de la maison était là. Ils forment une belle famille soudée. Encore une fois, au contraire de la sienne. Quand une petite heure plus tard, Roxanne rentre, elle vient embrasser les cheveux de son fils, glisse une main dedans ce qui le fait râler gentiment, salut poliment le camarade de son fils, et pose un baiser délicat sur les lèvres de sa compagne. Jusqu'ici, du moins aussi loin qu'il s'en souvienne, Nolan n'a jamais vu ses parents s'embrasser ou échanger le moindre geste de tendresse, devant leurs enfants.


« Tu veux rester dîner avec nous Nolan ? »
« C'est très gentil de proposer, dit-il timidement à Hélène, mais mes parents ont insisté pour que je sois rentré avant vingt heures. »
« Une autre fois peut-être, alors ? »
« Oui, avec plaisir. »


Gabin tourne sa tête vers lui, affiche un sourire illuminé, le regard pétillant. Nolan sent ses joues s'empourprer d'avantage, il regrette d'avoir ôté son écharpe, parce qu'il est certain que son rougissement n'est pas passé inaperçu aux yeux de son voisin. Ou du reste de la famille. Il ne cache plus son bien-être de se retrouver ici, dans une maison où règne l'amour et la joie. La dernière fois qu'il était venu, il avait regardé Gabin danser avec une de ses mères sur une chanson pop des années 80, puis ils échangeaient les rôles entre eux et cela l'avait fais sourire jusqu'aux oreilles. D'assister à une si belle complicité. Des liens si forts et solides. Qu'il envie réellement. Parfois, ça le rend un peu triste ou nostalgique. Mais il sait que ce n'est pas de leur faute, que sa famille à lui est juste... Spéciale. Que ses parents sont moins laxistes et ouverts d'esprits. Alors que Roxanne coupe des bouts de carottes, pour aider sa compagne à préparer un repas qui caresse déjà les papilles du châtain, Hélène s'approche du comptoir et regarde les deux jeunes hommes.


« Nolan, on voulait te proposer quelque chose tous les trois. C'était l'idée de Gabin à la base, mais on est totalement d'accord aussi, alors... »


Le concerné relève sa tête vers la femme aux cheveux blonds, détachés sur ses épaules. Tous les regards sont d'un coup braqué sur lui, attentifs.


« On voudrait t'inviter à venir en vacances quelques jours à la plage de Trégastel avec nous ? Ce serait lors de la première semaine des vacances de Décembre, juste avant Noël. Ça peut paraître insensé d'y aller en hiver, mais les couchés de soleil sont vraiment magnifiques et les journées prévoient d'être assez belles et pas trop froides. En plus de cela, nous pourrons visiter les marchés de Noël qui seront installés. »


Nolan reste sans voix plusieurs secondes. C'est la première fois qu'on l'invite quelque part, qu'on lui propose de venir en vacances. La plupart du temps, il est obligé de suivre ses parents dans des hôtels très huppés et strictes à Monaco, Nice ou en Corse. Un moyen pour eux de montrer et d'étaler aux yeux des autres parents présents leur richesse. Alors, qu'on lui demande si gentiment de venir passer quelques jours à la plage, à l'époque de Noël, en Bretagne. Lui qui adore les plages de sa région, les marchés de Noël. Il en oublie presque de respirer. Parce que pour une fois, il n'est pas invisible, il n'est pas ignoré. On le prend en compte. Finalement, quand il retrouve sa faculté de parole, il trébuche un peu sur les mots, mais son visage s'illumine.


« Oh je... J'aimerai beaucoup, oui. Enfin, je dois demander à mes parents avant, mais c'est vraiment gentil de me proposer de venir avec vous. »
« C'est normal, remercie Gabin surtout. »


Il tourne sa tête vers le brun, pour une fois c'est à lui d'avoir cet air un peu gêné sur le visage, ses joues prennent une belle petite teinte rosée. Comme une pèche, l'été. Sa peau semble aussi douce, d'ailleurs. Et même si ce mot est anodin, passe-partout, banal, Nolan le remercie. Parce que c'est précieux à leurs yeux. Ce n'est pas qu'une simple forme de politesse, jetée sans y penser. Gabin le lit dans son regard, qu'il le remercie réellement. D'être là. De lui laisser une place pour être vu, sortir de son ombre.
Cette perspective de petites vacances à la mer donne un bol d'air frais à Nolan, qui se réjouit déjà de sentir l'air salé marin frapper son visage et s'infiltrer dans ses poumons. Il veut le respirer, le vivre, le ressentir. Jusqu'au bout des ongles. Il sait aussi que ce n'est pas gagné, qu'il y a plus de chances que ses parents refusent de le laisser partir avec des -quasiment- inconnus, quelques jours avant Noël alors qu'il est également privé de sorties. Mais, il connaît les points sensibles sur lesquels appuyer. Il a déclaré une guerre et il compte bien remporter quelques petites batailles, s'il ne parvient pas à gagner la grande. Il ne s'avoue pas vaincu, ni défaitiste. Pour une fois, il part avec l'espoir, infime certes, que ses parents ne vont pas tout gâcher. Parce qu'il y a Gabin et qu'ils semblent l'apprécier. Et Gabin est convainquant, intelligent, beau parleur, chaleureux. Il saura forcément trouver les mots.

Tandis que le brun aide sa mère à mettre les légumes dans la grosse marmite, Nolan sort son portable. Cela doit bien faire plus d'une heure trente qu'il est ici et il devrait sérieusement penser à rentrer, le prétexte de réviser à la bibliothèque jusque vingt heures ne passera pas à chaque fois. Et quand il déverrouille son écran, il fronce les sourcils. Ses yeux tombent d'abord sur une vingtaine de messages venant de sa mère et de sa sœur, puis cinq appels manqués, dont un il y a trois minutes. Le mode muet l'a empêché d'entendre. Il va voir sa messagerie, lit les mots. Mais les premiers suffisent à faire bondir la cadence de son coeur.


SMS de Maman : Nolan, Théo est à l'hôpital j'ai besoin que tu rentres tout de suite à la maison...

Colored Nails.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant