Partie dix-huit.

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« Mais aimer, ce n'est pas s'installer une fois pour toutes au sommet de ses certitudes. C'est douter toujours, trembler toujours. Et puis, demeurer vigilant pour éviter que le poison mortel de l'habitude ne s'insinve et nous tue, ou pire : nous anesthésie. Ne pas croire que plus rien ne reste à faire mais au contraire séduire, séduire encore. Aimer, ce n'est pas gagner à tous les coups.

C'est prendre des risques, faire des partis incertains, connaître la frayeur de perdre sa mise pour mieux savourer le frisson de la douleur. Aimer, ce n'est pas emprunter des routes toutes tracées et balises. C'est avancer en funambule au-dessus de précipices et savoir qu'il y a quelqu'un au bout qui dit d'une voix douce et calme : avance, continue d'avancer, n'aie pas peur, tu vas y arriver, je suis là. » - Se résoudre aux adieux, Philippe Besson.


XVII.


La moitié du cours est passé. Nolan joue nerveusement avec son stylo, le tord dans tous les sens, ronge ses ongles. Gabin, à côté de lui, semble tout à fait serein et calme. Il tourne sa tête vers lui, glisse ses doigts sur son bras, contre son pull gris foncé. Le tissu est doux. Il y a du brouhaha, le professeur tente en vain d'obtenir le silence, le premier groupe quitte la petite estrade devant la tableau. La place est libre, vide, pour eux. Nolan sent un tremblement écraser son coeur. Ça dure des heures. C'est long insoutenable. Et le professeur qui reprend l'exposé, ajoute des choses, revient sur des points, ça n'aide pas. Pas du tout. Puis il les regarde, assit l'un à côté de l'autre, Gabin recule déjà sa chaise et Nolan est comme incapable de se lever.

« Bien, maintenant nous allons entendre un exposé sur Parfum exotique par Gabin et Nolan. Je vous laisse la parole. »

Gabin sourit et se lève. Il a toujours le sourire, Gabin. Nolan se demande bien comment il fait, pour toujours paraître aussi heureux et confiant. Pour ne pas avoir envie de s'enfuir en courant devant une classe entière. Ils se dirigent vers le tableau, Nolan n'a pas encore osé relever le regard, ses mains tremblent autour de sa feuille de papier. Nolan prend la parole, ça bourdonne dans ses oreilles. Lorsqu'il redresse enfin la tête, tous les regards sont braqués sur eux, sur lui. Il a l'impression d'être analysé, passé au crible sous chaque pupille. Et la panique monte. Il déteste ça ; être au centre de l'attention. Il a peur de mal faire, de tout rater, de décevoir, de donner une occasion de plus de se moquer.

Puis il y a un blanc, Nolan comprend que c'est à son tour de parler. Tous le regardent, mais il est incapable d'ouvrir la bouche. Alors Gabin le sauve. Encore. Il développe sa partie avec le même ton que tout à l'heure, le même engouement. Et Nolan est fasciné. Fasciné par un être qui, définitivement, n'a peur de rien. Il est déçu aussi, déçu de passer pour un incapable alors qu'il connaît les œuvres poétiques de Baudelaire sur le bout des doigts, qu'il a adoré analyser ce poème et rentrer plus encore dans la plume de l'auteur. Creuser jusqu'à trouver des significations cachés derrière les mots. Et voir Gabin abordé autant d'assurance, ça lui en donne aussi. Légèrement. Alors il continue. D'une voix légèrement tremblante, la gorge sèche, il lit la troisième partie, essaie au maximum de ne pas regarder sa feuille où il pourrait facilement se faire oublier derrière. Les autres élèves sont attentifs, ce n'est pas si terrible que ça, au final. La conclusion arrive. Plus vite que prévue. Le professeur a l'air satisfait, mais Nolan ne se préoccupe par vraiment de lui. Son regard est tourné vers Gabin. Gabin qui lui sourit et qui murmure félicitations avec un regard brillant de fierté.

Ils retournent s'asseoir, les jambes de Nolan tremblent encore. Fébriles. Le professeur leur demande s'ils veulent bien envoyer leur exposé à son adresse mail afin que toute la classe puisse l'avoir. Il l'a trouvé excellent. Excellent, il dit, le meilleur jusqu'à maintenant. Et oui, Nolan se sent fier. Du travail qu'il a accompli, des efforts qu'il a produit. Son coeur ne bat plus la chamade parce qu'il a peur de parler devant une classe entière, mais parce que pour une fois dans sa vie ses efforts sont récompensés. Et Gabin réplique que tout le mérite revient à son binôme qui a dévoré le poème de Baudelaire et s'en est imprégné comme une deuxième peau. Puis il ne sait pas quoi dire à Gabin, il le regarde avec des étoiles dans les yeux, ou peut-être des larmes qui commencent à y affluer.

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