« Car il ne suffit pas de devenir un autre : il faut avoir le courage de devenir soi. »
- Retour parmi les hommes, Philippe Besson.
XV.
Ils y sont. Sur la route, certes. Mais ils approchent. Nolan et Gabin, à l'arrière de la voiture bleue, partage un écouteur, ils y passent leurs chansons préférés. Une playlist qu'ils ont crée, ensemble. Hélène et Roxanne à l'avant, la première conduit, la seconde alterne entre le sommeil ou partage une conversation avec sa moitié, sa main toujours posée sur sa cuisse. Il n'y a pas trop de monde sur la route. Il n'a pas neigé depuis près d'une semaine. Dans une heure, ils sont arrivés. Nolan est impatient, excité, il n'en revient pas. Ses parents ont fini par accepter, grâce aux mots de son ami, à une conversation au téléphone entre leur deux familles. Ils ne voulaient, surtout, pas faire mauvaise figure devant des inconnus et passer pour des parents indignes et qui ne laissaient jamais leurs enfants se divertir et s'amuser. Ce fut, pour la plus grande partie, un choix de contrainte. Mais Nolan n'en est pas moins heureux. Il a réussi. Il y est. Et, lorsque Gabin met en route un enregistrement audio des poèmes de Baudelaire, son sourire ne peut que s'étendre. C'est une petite surprise qu'il lui a donné la veille de leur voyage, qu'il a trouvé sur internet et qu'il a téléchargé pour lui. Nolan est encore touché par l'intention. Les vers défilent dans ses oreilles tandis que le brun à ses côtés pose sa tête contre son épaule. Son corps est chaud. Il comprend, quelques minutes plus tard, qu'il s'est endormi.
Les parents de Gabin ont loué une maison, à quelques mètres seulement de la mer, le vent est froid, mais la vue à couper le souffle. C'est un petit logement, avec tout ce qu'il y a de nécessaire, une cuisine, une terrasse, un jardin à l'arrière, une salle de bains, un assez grand salon et deux chambres. Gabin et Nolan vont partager, deux lits d'une personne, séparés. Tandis qu'ils déposent tous leurs valises, que Hélène et Roxanne regardent où se rendre pour un bon restaurant, Nolan envoie un message à sa mère pour la prévenir qu'ils sont bien arrivés à destination, la rassurer car pour une fois elle semblait réellement s'en faire pour son fils. Il leur en veut toujours, pour ce qu'ils ont osé dire sur lui, mais il essaie de ne pas y penser pour ne pas gâcher ces quelques jours de vacances avec Gabin et sa famille. Dès que ses parents avaient accepté, il n'avait fais que penser à cela, il n'avait presque pas dormi la veille et maintenant il était impatient de croquer ces moments à pleines dents, même s'il était légèrement épuisé du voyage. Les deux jeunes hommes rejoignent le salon, Hélène est assise sur le canapé, le téléphone dans la main, et Roxanne en train de ranger quelques affaires dans la cuisine américaine.
« Nous avons trouvé une belle petite crêperie, nous y allons dans dix minutes. »
Le ventre de Nolan gargouille et Gabin se tourne vers lui avec un sourire amusé dessiné sur ses lèvres. Ils s'habillent, Nolan porte toujours les gants que Gabin lui a donné. Il est midi vingt trois. Dehors, la pluie a cessé mais le vent glacial de l'hiver est fait encore tanguer les arbres et se défouler la mer. Toutefois, Nolan est heureux de sentir l'air marin fouetter son visage, cette saveur salée sur le bout de la langue et au loin l'odeur du poisson que l'on faire cuire dans les restaurants. L'hiver n'est définitivement pas la meilleure saison pour venir à la mer en Bretagne du nord, mais tout était encore tellement beau et vivant. Jamais Nolan, dans les voyages d'été qu'il avait pu faire avec ses parents à Nice, Toulouse, Lyon, Montpellier, Bordeaux, Saint-Tropez, l'Espagne même. Jamais il n'avait ressenti autant d'attachement et de convivialité que là où il était né, à Quimper. Il s'y sentait chez lui, et non pas seulement parce qu'il a vécu là-bas depuis ses premiers pas, mais parce que les habitants l'y faisaient se sentir à sa place. C'était une ville qui avait du caractère, qui rayonnait la bonne humeur, le vécu et la chaleur de la bonté humaine. Peut-être y avait-il, certes, des personnes qu'il n'appréciait pas, mais jamais il n'avait ressenti le besoin de quitter cette région natale. Il avait même l'impression, parfois, de vivre sur une autre planète, où la vie y était plus agréable et respirable.
Ils s'installent dans une crêperie en bord de mer, avec une vue imprenable sur l'océan, sur le petit port. Nolan prend place à côté de Gabin. On leur sert de délicieuses crêpes, chaudes et fondantes, qui craquent un peu sous les dents. Hélène et Roxanne parlent des différents lieux qu'ils vont visiter durant leur séjour. Elles sont presque aussi impatientes que les deux garçons. En dessert, ils partagent à deux une crêpe caramel beurre salé. Même s'il en mange souvent, Nolan ne s'est jamais lassé du goût. L'ambiance est calme, il y a une musique en fond, quelques couples ou familles autour des tables. Les serveurs sont polis et souriants, le repas excellent. Ils ne peuvent pas espérer un meilleur début de journée, un meilleur commencement. Nolan est impatient, le sourire sur ses lèvres ne se fade jamais, car il sait que ce seront les plus beaux jours de son existence. Il n'est plus aussi timide qu'avant, il se sent inclus dans cette famille, il se sent à sa place. Gabin ne le laisse jamais de côté, il a toujours un geste ou un regard à lui accorder, pour lui dire qu'il est là, qu'il ne partira pas. A la fin du service, tandis que les deux femmes boivent un café, la jeune femme brune se redresse et prend un regard plus sérieux.
« Nous avons quelque chose à annoncer. Nous voulions attendre Noël, mais nous sommes bien trop impatientes pour garder le secret jusqu'à ce moment là. Alors voilà... Ce fut une longue, très longue procédure, mais ces dernières semaines ont tourné entre notre faveur et... Roxanne noua ses doigts à ceux de Hélène, qui prit la parole avec un fin sourire. »
« Je suis enceinte ! »
Nolan ne sait pas ce qui attire son attention en premier. Les larmes qui perlent dans les yeux de Hélène, le sourire de fierté sur les lèvres de sa femme, l'expression de surprise sur le visage de Gabin, quand il se lève subitement de sa place, renverse la pancarte du menu sur la table et vient se jeter dans leurs bras. Ils se serrent fort. Nolan est presque jaloux de voir qu'autant d'amour et d'affection est possible dans une famille, que la sienne n'est même pas capable de lui offrir un sourire réconfortant ou des encouragements pour devenir celui qu'il veut être. Il sourit toujours, content pour Gabin. Gabin émerveillé par la bonne nouvelle. Gabin qui tourne rapidement son regard vers lui et lui tend le bras, l'invite à venir se joindre à eux. Nolan hésite, il ne veut pas s'imposer dans ce moment familial. Mais cette fois, Roxanne lui fait signe d'approcher. Il se lève de sa chaise et se joint timidement à eux, elle pose sa main dans son dos, Hélène serre fortement sa famille entre ses bras, sourit au jeune homme et Gabin entoure son bras autour de sa taille, sa tête contre la sienne. Ses yeux sont brillants de larmes, il arbore ce sourire lumineux qui réchauffe le coeur du châtain.
« Je vais être grand frère. »
Et il n'est capable que de dire cela durant tout le reste de la journée. Il va être grand frère. Il va avoir un petit frère ou une petite sœur. Depuis le temps qu'il en rêve, qu'il en parle. Il rayonne. Il est solaire. Sa bonne humeur est tellement communicative que Nolan ne peut s'empêcher de se sentir heureux à son tour. Il a envie de le prendre en photo, là, à rire devant la mer, sur le quai. C'est peut-être tout ce sucre qu'il a englouti qui le rend si niais d'un coup, ou juste Gabin. Il ne cherche pas réellement d'explication. Il le regarde simplement, lui sourit, reste près de lui car le vent est froid et il forme une boule de chaleur à lui tout seul. Il veut se blottir dans ses bras. Ils passent l'après-midi à visiter la ville, le quai, font quelques achats pour manger ce soir et demain matin. Lorsqu'ils rentrent à la maison, ils sont tous soulagés de retrouver l'atmosphère chaude d'un foyer. Roxanne va allumer le feu de la cheminée, ordonne sur un ton doux à Hélène de la laisser faire et de se reposer dans le fauteuil en regardant son émission préférée. Après avoir ajusté le feu, Roxanne se redresse et vient poser un baiser sur les lèvres de sa femme en riant. Nolan et Gabin vont s'occuper de ranger les courses, ils forment une belle équipe, ils font ça vite. Ils aident ensuite à préparer le repas du soir et quand on a plus besoin d'eux, ils regagnent leur chambre qu'ils partagent. Le châtain s'installe sur son lit, fouille dans sa valise et décide d'aller prendre une douche pour se réchauffer.
Une quinzaine de minutes plus tard, alors qu'il revient avec les pointes de ses cheveux encore humides, Gabin est allongé sur son lit en train de lire une recueil de poèmes de Baudelaire que son ami lui a donné. Un ouvrage qui vient directement de sa bibliothèque personnelle. Le papier est jaunie, on peut sentir le grain sous la pulpe de ses doigts, il sent le vieux, la poussière, le livre qui a vécu, qui est passé entre les mains. Nolan le laisse dans son état d'extase, il va à la fenêtre, l'ouvre, inspire l'air frais et marin puis s'allume une cigarette. Il s'assoit sur le bord, regard le ciel de la nuit qui est déjà tombé à dix huit heures. Rapidement, Gabin pose son livre de côté et le rejoint. Il ne fume pas. Il n'aime pas ça. Juste l'odeur. Mais il a essayé une fois, et il a eu l'impression que ses poumons prenaient feu, il a détesté cette sensation. C'est ce qu'il raconte au châtain, en regardant les quelques maisons allumées et la mer au loin, qu'ils ne peuvent pas réellement entendre. Mais ils sont satisfaits d'être là, parce qu'ils savent qu'elle n'est pas loin, qu'à pied ils peuvent rejoindre l'Océan qui les appelle, les attire.
« Tu es content d'être ici ? »
La question fuse d'entre les lèvres de Gabin, d'un coup, après avoir avoué qu'il n'avait jamais touché à un joint et que l'odeur était repoussante. Nolan tape sur le bout de sa cigarette avec son pouce, la coince entre ses lèvres fines, tire une bouffée. La bouffée qu'il recrache se disperse dans l'air, s'évapore, disparaît. Il n'a pas à réfléchir, la réponse est simple, évidente.
« Je suis heureux, oui. »
C'est même plus que du bonheur. C'est une sensation proche de la liberté. Il se dit que le goût du bonheur doit être proche de celui qu'il ressent en ce moment. Rien de plus simple que la mer, son paquet de cigarettes, Gabin et sa famille. Peut-être qu'au fond, ce qui lui apporte le sourire, c'est d'assister à celui des autres. Il ne s'est jamais réellement senti ainsi au sein de sa propre famille, entouré de ses parents, de sa sœur, mais la raison lui semble criante maintenant, le bonheur n'a jamais été entièrement présent dans son propre foyer. Ce n'est toujours que illusions, masques, mensonges, apparences, des tissus pour couvrir la vérité. Seulement, Nolan considère qu'il s'est suffisamment caché dans sa vie, qu'il n'a pas non plus besoin de subir cela parmi les siens. Seul Théo semble le comprendre et l'accepter, mais il est certain que ses parents finiront par le retourner contre lui, par trouver une raison assez forte pour qu'il le déteste. Il constate également que la seule personne, excepté son frère, aux côtés de laquelle il se sent lui-même est Gabin. Gabin ne le juge pas, Gabin l'aide, Gabin le regarde comme s'il le voit réellement, comme s'il a sa place dans ce monde. Il pose ses yeux caramel sur lui et il ne fait pas qu'admirer la surface, il s'infiltre aussi sous la chair, les parties de lui que Nolan essaie de montrer, celles de sa véritable identité.
Leurs regards se croisent et Gabin sourit. Nolan termine sa cigarette tandis que l'autre jeune homme rejoint le salon. La radio diffuse de la musique en fond, un son blues. Ils préparent le repas, tous ensemble, à quatre. Ça sent les épices. Hélène a décidé de concocter un tajine. Les deux jeunes hommes partagent un fond de bouteille de vin rouge, Gabin se met à danser doucement sur le rythme lent du saxophone. Il bouge à peine les hanches de gauche à droite. Nolan ne parvient pas à détacher son regard de lui, c'est comme lorsque vous voyez cette personne charismatique et séduisante et que vous ne parvenez pas à lâcher sa beauté des yeux. C'est exactement ce que ressent Nolan. Il se dit que ce n'est pas humainement possible d'être aussi beau, aussi gentil, aussi bienveillant. De posséder en soi autant de qualités et de valeurs. Il se dit que ce doit être dû à sa bonne éducation, car Hélène et Roxanne sont bien élevées, polies, toujours prêtes à tendre la main vers leur prochain.
Nolan entend le rire de Gabin, qui le sort de ses pensées. Son portable entre ses mains, levé au niveau de son nez. Il vient de le prendre en photo, d'immortaliser ce moment, de capturer Nolan, la tête droite, son verre de vin entre ses doigts et le regard rivé sur la cheminée. Il retrousse ses lèvres, fait une petite moue mais affiche tout de même un sourire. Personne ne peut résister au visage tendre de Gabin. Pas même lui. Il est humain, après tout.
« Ça me fera un souvenir. »
Cela semble lui faire plaisir, alors il ne proteste pas. Même si l'idée d'avoir sa tête sur une photographie ne lui plaît pas énormément. L'idée s'évapore totalement de son esprit quand, avec l'aide de Gabin, ils disposent la table. Roxanne râle gentiment sur Hélène car elle veut aider à porter les plats et laver les plans de travail. Elle touche son ventre, le caresse à travers son tee-shirt et lui dit d'aller s'asseoir à table. Le plat est chaud, délicieux, épicé. La fumée qui s'en dégage monte au plafond. Nolan pense qu'il ne peut pas être plus heureux. Son regard fait le tour de la table, s'attarde sur le sourire des trois personnes qui l'entourent, sur le son réconfortant que provoque leurs rires. Il n'a jamais réellement apprécier l'époque de Noël, à cause de ses parents, mais il se dit que finalement il pourrait bien commencer à l'apprécier. Que chez les autres, le vingt quatre et le vingt cinq Décembre ne sont pas deux jours synonymes de cauchemars. Les repas en famille, des proches qu'il ne connaît que par le dégoût qu'ils ont toujours exprimé envers lui, les remarques désobligeantes, les regards en coin, le billet de dix euros jeté rapidement, nonchalamment, par obligation de faire bonne figure, au fond d'une enveloppe. C'est pourtant triste de se dire qu'un si beau jour peut être détesté par un adolescent, et ce depuis qu'il a l'âge de comprendre que la magie de Noël n'existe que dans les mots et les faux sourires.
Pourtant, autour de cette table, il se demande s'il ne s'est pas trompé. Si sa famille ne s'est pas trompé. Chacun a sa manière de fêter les choses, de se réunir, d'appréhender la conception même du mot famille. Nolan sait que c'est cela qu'il veut. Des gestes, des mots doux, des sourires, de la bonne humeur, de la joie, des ondes positives. Il n'avait jamais pu goûter à tout cela. A la saveur exquise que peut avoir le bonheur totale. Gabin l'y avait initié, depuis le début de leur rencontre, par petite bouchée et au fur et à mesure du temps, il se rend compte qu'une fois goûté, il était presque impossible de faire comme si on ne l'avait pas connu. Alors, Nolan suit le mouvement, met en silence toutes les mauvaises pensées qui peuvent lui arriver en tête. Il ne pense plus à rien, ni ses parents, ni les futures fêtes de fin d'année, ni aux jours plus durs que les autres, aux souvenirs malheureux. Il ne veut penser qu'à l'instant présent. Il se libère, il s'autorise des sourires, des rires et à prendre part aux conversations dont il n'est plus rejeté. Pas ici. Pas avec eux. Nolan se dit que s'il ne compte pas sur ses proches pour lui offrir ce qui pourrait lui faire plaisir, il peut se faire un cadeau à lui-même, celui de se sentir heureux et vivant pendant ces quelques courts jours.
Et en effet, les heures défilent sous ses yeux ébahis et curieux. Ils visitent tout ce qu'il est possible de voir. Des marchés, des musées, des expositions temporaires, des librairies d'occasion, des friperies, des bouts de plage, des falaises qui donnent le vertige. C'est justement cela que Nolan recherche. Le vertige de la vie. Cette adrénaline qui pulse dans ses veines, cachée. Il vit à cent à l'heure. Il respire un nouvel air, pur et vivifiant. Le soir, il se repasse les images en tête, tous ces souvenirs qui resteront gravé dans sa mémoire comme l'une des plus belles semaines de sa vie. C'est le dernier soir ici. Leur dernière nuit dans cette maison qui respire la vraie vie. La vie idéale. Gabin ne veut pas la passer dans le lit à regarder un film comme ils ont pu le faire les soirées précédentes. Il ne pleut pas, il ne neige pas, le temps est avec eux. Helène est trop épuisée pour bouger, elle a du mal à tenir toute la journée debout. Ils bougent, ils marchent beaucoup. Roxanne préfère rester avec elle, lui tenir compagnie ou plutôt veiller au grain à . Les jeunes hommes se retrouvent donc à deux, et après des mises en garde de la part du couple, ils retrouvent l'air frais du dehors.
« Où va-t-on ? »
Nolan pose la question tout en sortant une cigarette de sa poche et un briquet. Gabin termine d'enrouler l'écharpe autour de son cou puis hausse les épaules en souriant.
« On peut aller s'installer en face de la mer, voir les étoiles ? »
Les yeux de Nolan brillent et l'autre jeune homme n'a même pas besoin d'une réponse à haute voix pour comprendre son approbation. Ils se sourient, se regardent quelques secondes puis se mettent en marche. Ils avancent en silence, tandis que Nolan fume lentement sa cigarette qui se consume entre ses doigts froids. Au loin, le bruit des vagues qui s'échouent sur le sable. La mer n'est pas si loin. Elle n'a jamais été aussi calme depuis leur arrivée. Il y a un léger vent qui poussent l'eau à sa dérive, qui amène l'air marin aux narines et qui caressent leurs peaux. Si Nolan serait poète, il aimerait écrire infiniment sur l'océan. Ses profondeurs, ses aléas, son odeur, son bruit, sa couleur changeante, son immensité effrayante... Cet élément naturel l'a toujours fasciné autant par sa beauté que par son imprédictibilité. Lorsqu'ils arrivent au quai, son regard bleuté ne quitte plus la mer face à eux. Ils restent debout, Nolan écrase sa cigarette et lève les yeux vers les premières étoiles. Les lampadaires et les quelques magasins au loin, autour, éclairent leurs visages dans l'obscurité. Gabin suit rapidement son mouvement.
« J'aimerais aller là-haut un jour, voguer entre les étoiles, les voir de près, connaître tous les secrets du ciel. Ça doit être si beau. »
« Pourquoi tu ne deviendrais pas astronaute ? »
Nolan laisse échapper un rire léger, ironique, le nez toujours pointé vers la couverture sombre au dessus de leurs têtes. La réponse est simple, il n'a même pas besoin de réfléchir. Gabin fronce les sourcils, lâche les étoiles des yeux et les pose sur son voisin, son regard brille tout autant que ces astres célestes. De fascination ou de tristesse, il ne sait pas encore bien. Un mélange des deux, sûrement.
« Parce que j'en suis incapable, autant me déclarer au chômage à vie tout de suite. »
« Pas si tu le veux vraiment, pas si c'est ton rêve. »
« Justement, ce n'est qu'un rêve. J'aurai plus de chance de devenir libraire ou bibliothécaire plutôt que de faire des voyages dans l'espace. De toutes manières, peu d'hommes en ont l'occasion, ou la chance plutôt. »
« Tu ne comprends pas Nolan... Si c'est réellement ce qui te fascine, ce que tu veux faire de ta vie, alors tu dois te battre pour réussir, pour atteindre ton but. Tu ne peux pas lâcher les bras aussi facilement. »
« Si, je le peux. Parce que je me connais mieux que personne. Je sais que je ne suis bon à rien, que je n'ai pas le niveau pour faire de grandes études et encore moins pour devenir astronaute. Je ne suis même pas certain de pouvoir travailler dans le domaine des livres, j'ai quatre vingt pourcents de probabilité de terminer au chômage ou à faire le ménage dans une entreprise. Mes parents voulaient que je sois médecin, chirurgien ou quelque chose dans ce corps là, mais j'en suis incapable. Alors astronaute ? C'est déjà hors de portée d'avance pour moi. »
Il serre les dents, pousse un léger soupir. C'est un sujet délicat pour lui, son avenir. Depuis son plus jeune âge, il a toujours été fasciné par l'astronomie, les planètes, le ciel, les étoiles. Il se rappelle encore avoir regardé en boucle l'enregistrement vidéo du premier pas de l'homme sur la Lune, des interviews de Neil Armstrong, des documentaires sur l'espace. Mais bien vite, il avait compris que cette voie là n'était pas la sienne, ne lui était pas destinée. Trop compliquée, trop rêveuse. Il se souvient un jour, aux alentours de dix ans, avoir avoué à son père qu'il voulait devenir astronaute, et celui-ci avait laissé échapper un rire avant de lui dire que ça lui passerait, que ce n'était pas un avenir stable et sérieux. Au collège, les adolescents de son âge avaient tous des projets concrets : devenir professeur, mécanicien, dentiste, physicien, PDG d'une grande entreprise, éditeur... Alors, il avait abandonné. Il avait trouvé refuge dans les livres, dans les poèmes, les belles phrases construites. Cela ne l'empêche pas, maintenant encore, de feuilleter ses deux gros livres sur l'espace qu'il garde précieusement dans sa bibliothèque. Mais il sait, il se le répète, que ce n'est qu'une passion inatteignable. Un rêve qui en restera un.
« Ne dis pas ça... Je suis certain que tu en es capable. Et puis, ils ont forcément besoin de personnes à la NASA. Tu n'es pas obligé de faire quelque chose qui ne te plaît pas, de croire ce que tout le monde te dit. »
« Je sais ce que je vaux. Rien du tout. »
« Tu ne veux pas avoir confiance en toi pour une fois dans ta vie ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que. »
« De quoi est-ce que tu as peur ? »
« Arrête avec tes questions. »
Nolan baisse la tête, laisse tomber le ciel, puis passe à côté de Gabin pour marcher un peu le long de la plage. Il a l'impression de subir un interrogatoire de police, de passer un examen. Il déteste cette sensation d'oppression autour de lui. L'air lui fait du bien, mais pas assez pour être totalement respirable. Son avenir est flou c'est pour cela qu'il n'aime pas aborder ce sujet. Ça l'irrite, ça le rend triste. Il n'a pas de projet. Aucun. Il manque cruellement de confiance en lui, en ce dont il est et serait capable. Car on lui a toujours répété qu'il n'était qu'un bon à rien, qu'un échec. Et les mots sont encore plus lacérants lorsqu'ils sont prononcés par des gens de sa propre famille, par ses parents surtout. D'un autre côté, il n'a pas non plus d'amis pour lui dire ce qu'il fait de bien ou de mal, ce qu'il vaut réellement. Du moins, il n'en avait pas jusqu'à présent. Gabin est là. Toujours. Il ne tarde pas à le suivre, revient à sa hauteur. Les pas de Nolan se font rapides et l'autre jeune homme saisit son bras pour le faire s'arrêter.
« Qu'est-ce que tu perds à croire un petit peu en toi ? »
Lorsque Nolan lui fait face et qu'il relève son regard vers le sien, qu'ils se rencontrent, ses yeux azurs lancent des éclairs. Il est en colère, il a besoin que ça sorte, alors il se met à crier, dans une respiration sifflante.
« Mais tu crois que c'est si simple ? C'est facile à dire de ta part, tu as tout pour toi ! Une famille qui t'aime, des bonnes notes, des amis, la beauté naturelle, l'intelligence, de l'humour, de la culture, de la conversation, des personnes qui croient en toi, en tout ce que tu peux faire... Tu fais exprès de ne pas t'en rendre compte, dis moi ? Tu ne peux pas me demander ça alors que toi tu es si... Si... Si parfait ! Je passe toutes mes journées à me demander ce que j'ai pu faire de travers, à me répéter mes erreurs et à essayer de ne pas les reproduire. Je fais tout pour rester moi-même malgré toutes les remarques, toutes les insultes, tous les regards de travers que je peux recevoir. Ce n'est pas juste Drew et sa bande, c'est le lycée entier et mes proches, ma propre famille ! Tu sais ce que ça peut faire ? Ce que je peux ressentir ? Quand mes parents, ma sœur me voient comme un monstre ? Tu ne sais pas de quoi tu parles Gabin... ! Pas du tout... »
Un silence de quelques secondes flotte entre eux. Nolan a les yeux qui brillent de tristesse et de colère, ce genre d'émotions qui lui nouent la gorge et lui broie l'estomac. Le regard de Gabin ne lâche pas son visage, il reste impassible durant tout ce temps, comme pour lui laisser le temps de s'exprimer, de lâcher tout ce qu'il retient caché au plus profond de son coeur depuis tout ce temps. Ils sont proches. Et quand Gabin baisse sa tête vers ses chaussures, le bout de ses cheveux vient chatouiller le nez de Nolan. Ils sentent le shampoing. Quand il relève son visage, un sourire se dessine sur les lèvres du brun. L'autre jeune homme fronce les sourcils à sa réaction.
« Alors comme ça, tu me trouves beau ? »
« C'est sérieusement tout ce que tu retiens de ce que je viens de dire ? »
La teinte de ses joues vire au rose, il émet un rire gêné quand Gabin se met faire de même. Un son clair et limpide. Vivant. Et il comprend. Il comprend que c'est une manière de détendre l'atmosphère et de refaire tomber la tension. Mais aussi un moyen de lui retirer un poids de ses épaules, de le libérer de ce qui lui pèse sur la conscience. Malgré le bruit de la mer en fond, la déferlante des vagues qui frappent le sable portées par le léger vent, Nolan parvient à entendre les cinq mots que murmure son ami.
« Je crois en toi, moi. »
Et c'est suffisant. Suffisant pour lui redonner le souffle, le courage et le sourire. Pour rallumer les étoiles dans son regard, pour illuminer son visage de cette étincelle de vie. C'est la première fois qu'il entend cette phrase, qu'on le lui adresse directement, sincèrement, en le regardant dans les yeux. Sa main, chaude, glisse près de la sienne, leur peaux, leurs doigts, se frôlent, ceux de Nolan tremblent légèrement, mais il laisse Gabin les lier ensemble. Il a l'impression de recevoir une décharge électrique dans l'entièreté de son corps.
« Je crois en toi, Nolan. On ne se connaît pas depuis longtemps, cependant je ne pense pas qu'il faille beaucoup d'années pour apprendre à apprécier une personne. Et moi, je veux que tu essayes de toucher les étoiles, si c'est ce dont tu as réellement envie. Même si tu es déjà une constellation à toi tout seul. Un parfait petit numéro, certes, oui, mais tu es un garçon sacrément merveilleux. »
Nolan ne croit pas avoir jamais reçu autant de compliments dans une phrase. Ce ne sont que des mots, sur le moment, mais c'est assez pour lui donner envie de crier de bonheur, de continuer à se battre. Il ne sait plus où regarder, quoi répondre ou quelle expression choisir pour orner son visage. Gabin le regarde. Il le sent. Il sent ses yeux brûler sa peau. La chaleur de sa main dans la sienne. Nolan ne réfléchit plus, il n'y arrive plus de toutes manières. Il se rend au toucher, aux battements incessants de son coeur, à l'appel de la vie qui le bouscule. Car s'il veut réaliser ses rêves, il doit bien commencer quelque part, s'accrocher à ce qui le maintient debout. Il ne sait pas exactement d'où cela vient, quelle est l'origine, mais il ne veut pas connaître la réponse maintenant. Il veut vivre pleinement l'instant présent. Avec énormément d'appréhension, de maladresse, de peur et de gêne, Nolan ferme ses yeux, glisse ses doigts libres sur la nuque de Gabin, la naissance de ses cheveux, puis pose ses lèvres sur les siennes. Aussi simplement. Aussi spontanément. Sous le coup de l'adrénaline. Il a été puiser son courage très loin, au fond de son estomac. Les premières secondes, il regrette, il pense se reculer, s'excuser, trouver une excuse, n'importe laquelle. Mais Gabin répond au baiser sans une once d'hésitation. Ils se percutent, se rencontrent et se mélangent comme les vagues qui les entourent.
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Colored Nails.
Romance« De quelque façon que les hommes veuillent me voir, ils ne sauraient changer mon être, et malgré leur puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai, quoi qu'ils fassent, d'être en dépit d'eux ce que je suis. » - Rousseau, Les R...
