Partie dix-sept.

137 27 10
                                        

« Mais si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serais pour toi unique au monde. »

- Antoine de Saint-Exupery, Le Petit Prince. 




XVII.




La table vide à ses côtés. La page de son ouvrage ouverte sur un poème. Son esprit ne se concentre plus, il lit plusieurs fois le même vers sans le comprendre. Sans chercher à en saisir le sens. Ce matin, Gabin n'est pas là. Il n'est pas en cours. Nolan l'a attendu, devant la grille, jusqu'à la dernière minute. Pour le voir. Lui dire merci, quand même, pour le cadeau. Essayer de recoller quelques morceaux cassés. Pas le principal, pas le coeur, mais la structure autour, celle qui fait tenir les choses. Avant de poser un toit sur une maison, il faut bien bâtir des poutres, des murs porteurs. Une base de construction solide. Qui tient. Qui ne se brise pas au moindre coup de vent. Mais Gabin n'est jamais venu. Nolan était en retard au premier cours. La gorge serrée. Il s'est installé, seul. Toute la journée il a attendu son retour. Mais il n'est jamais venu.

Jeudi. non plus. Aucune nouvelle. Aucun message. Aucun signe de vie. Nolan commence à comprendre ce que cela fait, d'être abandonné. La solitude fait mal au coeur une fois que nous sommes habitués à la présence de quelqu'un d'autre. Anouk lui tient compagnie lors du cours d'arts plastiques, mais il sent bien que ce n'est pas suffisant. Que quelque chose manque. A la fin de la journée, il décide de passer chez Gabin. Même si la neige tombe. Même s'il y a du monde dans le bus. Même s'il a un commentaire de littérature à rendre pour Samedi matin. Les flocons tombent et se déposent sur la laine de son bonnet, le bout de son nez est froid, il cache la moitié de son visage dans son écharpe. En plus de son sac de cours, il tient un sac en plastique. Lorsqu'il sonne chez Gabin, il entend le chien aboyer, puis c'est Hélène qui vient ouvrir. Elle semble surprise mais offre un joli sourire au jeune homme.


« Oh bonjour Nolan ! »
« Bonjour, je viens voir Gabin, il est ici ? »
« Ah, il ne t'as pas dit ? Il est malade depuis Mardi, un vilain rhume. Mais rentre si tu veux, je crois qu'il se repose, mais ça lui fera plaisir d'avoir un peu de compagnie ! »


Étrangement, Nolan se sent soulagé. Tandis que le chien lui tourne autour en remuant la queue, il retire ses couches de vêtements et les met à sécher sur une chaise. Hélène lui propose une tasse de chocolat chaud mais il refuse poliment. Elle le laisse ensuite rejoindre la chambre de son fils. Gabin est allongé dans son lit, endormi, sous les couvertures. Ses cheveux en bataille, le nez légèrement rougie. La pièce est quasiment plongée dans la pénombre, il n'y a que sa petite lampe de bureau en guise de lumière. Nolan entre avec précaution, laisse la porte entre-ouverte puis pose ses sacs au sol. Il s'assoit sur la chaise, à côté du lit et observe Gabin dormir durant plusieurs minutes. Ainsi, il semble plus calme, plus vulnérable aussi. Plus jeune. Nolan regarde autour de lui, ensuite, il remarque l'exemplaire des Fleurs du Mal sur le bureau, des brouillons sur leur poème qu'ils ont a présenté ensemble.

Puis en levant le regard, il se voit. Ce n'est pourtant pas un miroir contre le mur, face à lui. Mais laphotographie. Celle prise par Gabin lors de leur vacances de Noël, à la mer. Il s'en souvient encore. Un fin sourire se dessine sur ses lèvres. Le cliché est accroché à l'aide de deux bouts de scotch. Et Nolan ne sait pas trop quoi penser de cela. De ce que cela lui fait de savoir que Gabin a une photo de lui accrochée dans sa chambre. Discrète, mais là.

Les draps bougent, font du bruit. Gabin se réveille doucement, difficilement. Ses yeux semblent fatigués, ses cernes prononcées. Il regarde autour de lui, papillonne des paupières et réalise qu'il n'est plus seul dans sa chambre. Nolan n'ose plus le regarder comme tout à l'heure, il fixe ses chaussures encore humides de la neige puis l'entend renifler, tousser. Briser le silence. Un soupire léger s'échappe d'entre ses lèvres et il murmure d'une voix rauque, étranglée. Encore couché.


« Qu'est-ce que tu fais là ? »
« Je suis venu te voir, t'apporter tes devoirs, savoir si tu vas bien. »
« J'ai simplement un rhume. »


Gabin se redresse, tasse les coussins pour soutenir son dos contre le mur. Ses cheveux bouclés partent dans tous les sens et Nolan a envie d'y glisser ses doigts. A la place, il ouvre son sac de cours et y fouille pour sortir quelques feuilles et deux cahiers. Il explique que ce sont les devoirs qu'ils ont eu et qu'il lui laisse ses cours pour qu'il puisse recopier. Gabin ne dit rien, il joue avec un morceau de mouchoir entre ses doigts, hoche la tête docilement. L'ambiance est lourde. Nolan se lève ensuite, prend le sachet en plastique et s'approche du lit. Il s'assoit sur le rebord, cherche ses mots, puis le pose sur les jambes de Gabin.


« C'est un cadeau pour toi. De Noël. Ce n'est pas grand-chose, même rien du tout en comparaison du tien mais... Je ne veux pas que tu penses que je fais ça pour me rattraper ou pour avoir bonne conscience, je voulais simplement te donner quelque chose, te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi depuis le début de l'année. Et je suis désolé. De ne pas avoir été un ami à la hauteur. D'avoir... Tout gâché. Je ne voulais pas que ça se termine ainsi... »
« Pourquoi est-ce que tu as fait ça alors ? »


Nolan pousse un léger soupire. Il sent que, cette fois, il doit affronter la réalité. Qu'il ne peut pas continuellement échapper à ce qu'il a fait. Il baisse son regard vers les doigts de Gabin qui entourent le mouchoir usé, il aimerait lui dire des tas de choses, lui donner des explications à la hauteur. Pourquoi ? Lui-même a du mal à poser les mots dessus. Si son coeur pouvait parler, il se mettrait à hurler. Hurler des mots d'excuses et recracher tout ce qui y est enfermé depuis bien trop longtemps. Mais quand il réfléchit, il se dit qu'il y a une explication plus adapté, quelque chose au fond de son estomac qui gronde et ne demande qu'à sortir. Gabin a toujours été honnête avec lui, n'a toujours montré que son vrai visage, ne lui a jamais caché une angoisse, une tristesse, une envie. Alors, il se dit que ça peut être à son tour de faire un effort, de tendre sa main pour saisir la sienne.


« J'ai peur de toi Gabin... »


Sa voix tremble légèrement, secouée par l'appréhension. Gabin ne s'attendait pas à cette raison là, il le regarde, se fait maintenant plus attentif. Il sent qu'il ne doit pas l'interrompre, même si déjà des millier de questionnements affluent dans sa tête. Nolan prend son courage à deux mains et le ramène contre sa poitrine, aspire un grand coup et continue sur sa lancée.


« J'ai peur de toi et de tout ce qui gravite autour... Parce que tu es tellement au dessus de tout ce que je pourrais espérer avoir. J'ai peur de te décevoir, de te faire du mal, de te rendre malheureux, de ne jamais être à la hauteur. J'ai peur de m'attacher énormément à toi et de perdre, parce que tu te rendras compte que je ne suis pas assez. Je n'ai pas envie que tout s'écroule sous mes pieds, par ma faute. Et... Quand je t'ai embrassé, je... Je me suis dit que t'embrasser toi ça revenait à embrasser l'Univers entier et je ne suis pas certain de pouvoir être assez fort pour ça... Pour te le donner aussi... »


D'abord, Gabin ne dit rien, ne cille pas. Il y a un long et lourd silence. Seulement interrompu par les battements du coeur de Nolan contre sa cage thoracique. Ça fait presque mal. Il sent la chaleur, la rougeur monter à ses joues. Il n'a jamais parlé aussi ouvertement, il n'a jamais exprimé ses sentiments, ses émotions avec autant de facilité. L'atmosphère devient soudainement insupportable, irrespirable. Le temps semble flotter, comme suspendu. Il aurait presque envie de partir, de lui murmurer oublie ce que je viens de dire je suis désolé de t'avoir fais du mal je ne sais pas comment faire pour garder les choses qui me rendent heureux dans ma vie. Puis Nolan sent la main de Gabin glisser sur la sienne et venir serrer ses doigts, faiblement parce qu'il est malade, mais c'est tout de même assez puissant pour fait monter des frissons le long de son échine.

Et bientôt, il se retrouve dans ses bras. Contre son torse chaud. Il ne comprend pas tellement, il ne cherche pas de raisons. Leurs regards ne se sont pas encore rencontrés, il ne sait pas s'il lui pardonne, mais c'est déjà un pas en avant, non ? Il se laisse aller. Ses doigts agrippent son tee-shirt, ceux de Gabin passent contre sa nuque et dans ses cheveux. Son souffle brûlant s'écrase, comme une caresse timide, sur son épaule. Ils restent dans les bras l'un de l'autre un long moment, sans rien se dire, en silence. C'est même plus fort que tout ce que les mots peuvent exprimer. Lorsqu'ils se séparent, Nolan ose enfin le regarder et ce qu'il voit lui broie le coeur. Une unique larme, fine, mais qui porte le poids d'une tristesse immense dans sa course, coule le long de la joue de Gabin. Ses yeux humides, brillent. Sans vraiment réfléchir à son geste, Nolan efface ses larmes délicatement en passant son pouce contre sa peau laiteuse.


« Je suis désolé... Je suis vraiment, vraiment désolé... »


Il souffle alors, repose ensuite sa main sur celle de Gabin et c'est à son tour de serrer ses doigts, de dire je suis là. Gabin lève ses yeux au ciel et sourit faiblement, reniflant un peu. Il tousse une fois, deux fois puis secoue sa tête.


« Maudit rhume... »


Sa maladie le fait légèrement parler avec son nez, sa voix est rocailleuse, mais Nolan rit silencieusement. Un poids considérable s'ôte de ses épaules. Il a l'impression que tout ses muscles sont engourdis, cassés. Mais quand il voit le sourire incandescent que Gabin lui adresse, le mal disparaît.


« Je ne peux même pas t'embrasser en plus... »


Gabin prononce cette phrase dans un murmure, une confidence, cependant son ton n'en est pas moins confiant et assuré. C'est comme si la foudre vient de frapper son corps, transpercer son ventre. Nolan croit avoir mal entendu ou rêvé cette phrase, mais la moue d'enfant dessinée sur le visage de Gabin lui confirme que ce n'est pas le fruit de son esprit. Gabin veut l'embrasser, après tout ce qu'il lui a fait, après le mal, le silence, la déception, après l'avoir évité... Il veut encore l'embrasser. A nouveau. Une deuxième chance. Nolan a du mal à y croire. Il se demande si ce n'est pas la fièvre, le rhume ou n'importe quelle maladie qui lui fait dire des absurdités. Il aurait tout imaginer, tout, que Gabin lui dise qu'il ne veut plus être son ami, qu'il ne veut plus le voir, qu'après l'exposé ils n'auront plus rien à se dire, qu'il change encore de lycée par sa faute, tout sauf ça. Tout sauf un autre baiser. Et, étrangement, lui aussi en ressent le même besoin. L'envie le bouscule, agréablement.

Ses joues se colorent d'une teinte rosée légèrement irisée, il évite son regard, gêné. Il se sent presque vulnérable sous les yeux de Gabin qui s'illuminent, le dévorent et le traversent de toute part. Jamais Nolan n'a été regardé de cette façon. Et quand bien même son coeur tambourine dans sa poitrine, il parvient à élever sa voix au dessus de ce bruit pour répondre dans un souffle irrégulier. Il ne sait pas encore où il a trouvé la force de puiser son courage depuis qu'il en rentré dans cette pièce, mais ça rugit à l'intérieur de son ventre.


« Vas-y... »
« Je suis malade, Nolan. »
« Ce n'est pas grave. »
« Je ne veux pas que tu attrapes un rhume. »
« Je m'en fiche... »
« Pas moi. On a un exposé dans peu de temps. »
« C'est vrai... »


Ils se regardent, enfin, Gabin se mord la lèvre et ils se mettent à rire en même temps. En harmonie. Pendant plusieurs secondes. Puis tandis qu'ils se calment, Gabin se mouche, prend le sachet avec son cadeau encore posé sur ses genoux, au dessus de la couverture. Il se décide à le déballer. Nolan suit ses gestes, regarde son visage s'illuminer et son sourire se creuser quand il découvre le set complet d'origami qui se cache sous l'emballage. Le papier vert sapin en forme d'arbre de Noël au dessus de la boîte.


« C'est toi qui l'as fait ? »
« Oui... Il n'est pas très réussi... J'ai suivi pendant une heure une vidéo sur Youtube pour y arriver. »
« Je l'adore. Je t'apprendrais, si tu veux ? Maintenant que j'ai de quoi faire... Merci Nolan. »
« C'est moi qui devrais te remercier. »
« Pour ? »
« Le livre de Baudelaire... »
« Ce n'est pas très original... »
« Moi, je l'adore. »

Gabin sourit, serre la main de Nolan dans la sienne, puis pose le petit sapin en origami sur sa table de chevet, ainsi que la boite. Ensuite, Gabin le regarde à nouveau et la lueur dans ses yeux crient son envie irrésistible de l'embrasser. Et s'il n'était pas malade, il l'aurait sûrement fait depuis longtemps. Gabin lui demande s'il peut lui lire des poèmes de Baudelaire, les joues de Nolan s'enflamment mais il se lève pour aller chercher le livre du recueil des Fleurs du Mal sur le bureau. Il se rassoit sur le lit, en tailleurs, Gabin se rallonge, sa tête est relevée grâce à plusieurs coussins, il vient tenir sa main puis laisse son regard se fondre en lui tandis que Nolan lit avec précision et attention chaque mot.

Il ne sait pas combien de temps exactement il lit, mais lorsqu'il relève son regard du poème Le crépuscule du matin, il voit que Gabin dort. Paisiblement. Leurs doigts toujours liés. En le regardant, il se demande s'il lui a pardonné, si tout va redevenir comme avant ou si au contraire ce sera différent mais dans le sens d'une évolution, s'ils vont construire ensemble un nouveau départ, essayer de dessiner quelque chose à deux ou ne plus jamais évoquer cette histoire. C'est flou. Très flou. Ils n'ont rien éclairci, mais au moins ils ont éloigné les nuages orageux et le brouillard qui les empêchaient d'avancer. Nolan pose le livre sur la table de chevet et s'avance pour simplement effleurer son front avec ses lèvres, il dégage une mèche de son visage, caresse le dos de sa main. Il lui murmure encore qu'il est désolé, lâche précautionneusement sa main pour ne pas le réveiller puis se lève. Il rassemble ses affaires, regarde une dernière fois Gabin puis quitte la chambre. Hélène le serre dans ses bras avant qu'il ne s'en aille, elle passe rapidement ses doigts dans ses cheveux châtain tandis qu'un sourire se forme sur le coin de ses lèvres.


« Tu sais, on ne te l'a jamais dit avec Roxanne, mais on te remercie d'être là pour Gabin. Il a l'air fort et tout le temps souriant, de bonne humeur, mais en réalité il a beaucoup souffert durant sa scolarité... Je pense qu'il a dû t'en parler... Il t'apprécie énormément, et nous aussi. Peut-être qu'il ne te l'a pas dit encore et il va sûrement me tuer de t'en avoir touché un mot avant lui, mais il est vraiment très heureux de t'avoir rencontré. Tu aurais dû voir comme il était excité de passer quelques jours de vacances avec toi à Noël. Elle se mit à rire, attendri. Alors, merci de prendre soin de lui Nolan, merci beaucoup. Tu es vraiment un garçon bien. »


Au fond de lui, Nolan se sent extrêmement mal et coupable. Parce qu'il sait qu'il est tout sauf ça. Gabin n'a pas dû parler à ses parents de leur dispute, de ce long moment de silence, de la manière dont il a dû se sentir blessé, triste, en colère. Mais il se rend compte, surtout après cette heure passée avec Gabin, que rien n'est perdu. Qu'une partie d'eux, de ce qu'ils ont, de ce qu'ils sont, peut encore se rattraper, se reconstruire. Car Nolan va faire des efforts, il va se racheter, il va tirer sur ses forces, il va réellement devenir quelqu'un de bien. Pour Gabin. Parce que s'il n'est pas capable de lui donner l'Univers en retour, il peut au moins essayer d'y allumer quelques étoiles.

Colored Nails.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant