« Moi je sais que parfois il vaut mieux rester comme ça, à l'intérieur de soi, refermé. Car il suffit d'un regard pour vaciller, il suffit que quelqu'un tende sa main pour qu'on sente soudain combien on est fragile, vulnérable, et que tout s'écroule, comme une pyramide d'allumettes. »
- No et moi, Delphine de Vigan.
III.
Les choses se déroulent ainsi à présent. Gabin prenait toujours place à côté de lui, depuis une semaine maintenant. Ils ne parlent pas, ils échangent simplement quelques regards parfois. Enfin, le bouclé plus souvent que lui. Il reste tout de même sur la défensive, on ne sait jamais les mauvais coups que peut nous prévoir la vie. Mais cela ne dérange pas l'autre garçon, il a compris qu'il ferait souvent la conversation seul mais que, au moins, Nolan l'écoute et l'entend parfaitement. Ils mangent ensemble, se rendent en étude ensemble quand ils ont une heure de pause en commun. Ou parfois le bouclé l'accompagne pendant qu'il fume sa cigarette devant les grilles, même s'il répète qu'il déteste cette odeur. Ça lui gratte la gorge et lui pique le nez, puis ça détruit les poumons. Lui Nolan, il s'en fiche, il est déjà mort de toutes manières. A l'intérieur, tout est déjà pourri et cramé, il ne reste plus que des cendres, de la poussière. L'âme qui y avait vécu a quitté ce corps depuis longtemps. Ne laissant plus en son dedans qu'un être brisé et couvert de défauts. Bien entendu, il sait qu'il y a pire que lui. Les enfants qu'on maltraitent, les orphelins, les familles à la rue, les adolescents qui se font du mal à eux-mêmes parce qu'il ne sont pas assez ou qu'ils sont, au contraire, trop. Il y a toujours quelque chose qui cloche de toute manière, parce que si tout va dans le bon sens ce n'est plus aussi drôle. Il n'y a aucun vilain petit canard dont on peut se moquer. Si tout le monde marche droit, suit le même chemin et que personne ne dévie un peu du rang, alors rien n'est vraiment amusant.
Ils sont en étude, Nolan vient de terminer son devoir d'allemand qu'il doit rendre demain. Gabin est resté assit en face de lui, sur l'autre table, à essayer de comprendre les vers de Baudelaire. Mais lui, ça ne lui plaît pas trop. Il dit qu'il préfère Ronsard ou Apollinaire. Ils sont un peu moins compliqués à cerner. Toutefois, il reconnaît que ses poèmes sont magnifiques à écouter ou à lire, seulement ce n'est pas sa tasse de thé. De toutes manières, il n'aime pas tellement la poésie. Lui, son genre favori c'est plutôt les romans fantastiques ou de science fiction. C'est plus poignant à lire qu'un poète qui raconte son amour perdu. Nolan range son classeur et regarde l'horloge sur le mur au fond de la pièce. Il leur reste une demi-heure, il pense prendre son ouvrage pour continuer à le décrypter mais le bouclé semble avoir une autre idée. Pour attirer son attention, il lève un doigt et fouille dans son sac pour ensuite en sortir quelques feuilles blanches. Il commence à jouer avec, plie la première dans tous les sens en se concentrant bien. Ses yeux se plissent, son front aussi, il passe sa langue entre ses lèvres et les entre-ouvrent légèrement en fixant bien le trait net qu'il est en train de tracer avec son doigt. Encore un pli, puis un autre, puis encore un. Nolan l'observe sans vraiment comprendre où il veut en venir, ce qu'il veut représenter. Puis, quand cela arrive à la forme finale, il comprend. Un origami. Un beau petit oiseau en papier blanc.
« Tu sais en faire ? »
Il secoue la tête. Non, il n'a jamais plié des bouts de papier pour en faire une forme plus que réelle et vraiment adorable. C'est tout petit, tout mignon, frêle et ça donne envie de fondre. Le brun lui tend en souriant, il lui offre. Un cadeau, comme ça. Ça n'a rien coûté, c'est fait à la va-vite, sur un bout de papier froissé, mais ça n'a pas de prix. Parce que c'est la première fois qu'on lui offre quelque chose. Enfin, à part sa famille à Noël et à son anniversaire. Et encore, depuis quelques années ils ne font que lui donner de l'argent liquide parce qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'il aimerait avoir. Il y a que son petit frère qui fait l'effort de lui donner un dessin, souvent d'eux deux, et une peluche ou une figurine qu'il a acheté avec ses parents. Alors, quand Gabin lui tend la feuille de papier, son coeur rate un battement. Pourtant, ce n'est même pas Noël. Non, c'est un jour tout à fait comme les autres. Rien de bien extraordinaire, donc pourquoi quelqu'un voudrait lui offrir quelque chose ? Il ne comprend pas, mais ne pose pas de questions pour autant. Il fait bouger les minuscules ailes comme l'a fait le garçon juste avant.
« Je sais faire les oiseaux, les bateaux et les fleurs. En ce moment, je m'entraîne pour réussir en faire en forme de papillon, mais c'est compliqué je n'arrive jamais à le finir totalement. »
Nolan ne répond pas, il l'écoute parler. Parler trop vite. Vite, mais en articulant chaque mot, en prononçant chaque syllabe. En fait, ce n'est pas qu'il parle vite, c'est qu'il parle beaucoup donc ça donne l'impression qu'il en dit trop. Il prend une nouvelle feuille, en met une devant l'autre garçon et lui fait un petit signe de la tête. Ses lèvres se retroussent un léger sourire, qui fait ressortir ses fossettes sur le bord de sa bouche.
« Tu veux que je te montre comment on fait ? »
« Pourquoi pas... »
« Alors, suis mes gestes étape par étape. »
Gabin commence doucement, il lui montre chaque geste, chaque pli à faire, il les répète même plusieurs fois pour qu'il comprenne comment bien faire son trait. Si un d'eux est de travers, alors tout l'origami est raté. Ils passent un moment, ils avancent doucement. Nolan râle parce qu'il n'y arrive pas, pourtant il est bien concentré et c'est la première fois qu'il se prête autant à quelque chose en la compagnie d'une personne. Il oublie même qu'ils se trouvent au lycée, il a l'impression d'être dans son lit, ou au salon dans sa maison en train de jouer. C'est simple, le bouclé ne fait pas d'artifice. Ils ne partagent pas un jeu sur un portable mais plutôt un jeu qui nécessite les mains et de la concentration. C'est beaucoup plus ludique d'ailleurs qu'être collé à un écran de téléphone qui déblatère des conneries à longueur de journée. Faut pas chercher loin la raison pour laquelle les enfants sont idiots de nos jours, là voilà, devant nos yeux asservis par la technologie et tout ce qui s'en suit. Ils ne savent même plus lever la tête de leur écran ne serait-ce que pour dire bonjour ou regarder la personne qui leur parle. Comme ce groupe de filles, assises au fond de la grande salle, qui sont regroupées autour d'une table, chacune possédant le dernier téléphone à la mode. L'une prend dix clichés d'elle-même pour les poster sur Facebook, l'autre mastique son chewing-gum comme une vache tout en tapant à une vitesse folle sur son clavier tactile, etc....
Tout est plus simple avec Gabin. Ils parlent de choses et d'autres, mais jamais de sujets très sérieux ou trop personnels non plus. Souvent des cours, des devoirs qu'ils ont, ou alors des choses qu'ils pourraient améliorer dans le lycée. Mettre en route les chauffages, boucher les trous aux plafonds, réparer les fuites dans les toilettes, déboucher les deux condamnés aussi, acheter de nouvelles chaises qui ne grincent pas ou se cassent en deux. La liste est longue. Alors, comme ça, ils s'amusent à refaire le monde. Là où il n'y aurait plus aucune injustice. Où les femmes auraient le droit à la même place que les hommes, où les sans-abris auraient des logements, où ils parviendraient à combattre les maladies et sauver des vies... Ils s'imaginent des choses irréalistes, parce que leur monde est foutrement moche et triste. En un sens, ils s'enferment dans leur bulle, s'isolent du reste de l'Univers pour en créer un nouveau. Mais pour le moment, Nolan essaie simplement de créer un oiseau en papier, il ne parvient pas à bien plier son dernier bout de feuille. Ça l'agace, il soupire. Le brun en face de lui émet un petite rire, un léger souffle en fait. Et, sans prévenir, il glisse ses mains contre les siennes pour bien lui montrer les mouvements à faire. Ses doigts touchent les siens, une simple caresse, un simple geste. Leurs peaux se frôlent, un choc électrique. Et Nolan a à peine le temps de réaliser ce contact, de reculer que les garçons de l'équipe de foot qui viennent d'entrer s'en occupent à sa place.
« Oh, mais c'est le coin des tapettes ici on dirait bien ! C'est pour quand le mariage ? »
« Ouais, qui portera la robe ? Demande le gros avec un paquet de cookie dans sa main en montrant Nolan. J'parie que c'est toi là, ça suivra avec ton vernis ! »
Leurs rires fusent dans la pièce et son coeur se contracte douloureusement. Aucun surveillant n'est là, pour changer. Seulement, il ne veut pas en supporter plus. Il se lève précipitamment et saisit son sac, il le monte sur son épaule et sans un regard pour le bouclé, il s'en va. Comme ça, rapidement, en contournant le groupe d'idiots qui rient toujours de lui, d'eux. Sa gorge se serre, il a chaud. Il s'enfuit le long du couloir, rapidement, pour ne pas que Gabin le rattrape encore. Seul, il veut être seul. C'est tout ce qu'il demande. De l'espace et de la solitude, ce n'est pas si compliqué. Les larmes menacent de couler, sa poitrine tremble en même temps que ses mains. Ils ont encore une heure de cours, mais il ne tiendra pas devant eux. Il ne se sent pas bien, il va rentrer chez lui. Il va dormir et tout oublier, il va fumer et ravaler ses sanglots. Voilà. Alors, sans se poser plus de questions, il marche vers le hall, il pousse la porte vitrée et sort au dehors vers la grille. Il n'y a que quelques élèves devant qui discutent en finissant une cigarette. Ses doigts se serrent autour des lances de son sac, il fait son chemin jusqu'à chez lui. Sans un seul regard en arrière.
Une fois à destination, il ferme la porte derrière lui et soupire. La chaleur de son foyer l'envahi, il se sent déjà un peu mieux. Il a simplement besoin de repos et de calme, de se retrouver seul. Pendant quelques heures, quelques jours, il ne sais pas encore. La lumière de la cuisine est allumée, la télé aussi, il l'entend. Sa mère est déjà là, elle le voit appuyé contre le mur, la respiration haletante et fronce les sourcils. Elle s'avance vers lui, une spatule à la main et s'arrête juste devant.
« Qu'est-ce qui se passe Nolan ? Tu ne devais pas terminer à dix-huit heures ? »
« Si... Si, mais je ne me sens pas bien. J'ai eu des nausées toute l'après-midi, je préférais rentrer. »
Alors, comme toutes les mères, elle pose une main sur son front. Heureusement, parce qu'il a presque couru et qu'il s'est retenu de pleurer, sa peau est assez chaude pour que son alibi paraisse vrai. Elle se recula et frotte doucement sa joue rougie. Elle lui dit qu'elle lui prépare un thé bien chaud et qu'il n'a qu'à aller se reposer. Justement, il compte bien faire cela. Il retire d'abord sa veste et ses chaussures. Il rejoint sa chambre aussi rapidement, pose son sac au sol avant de s'étendre dans son lit. Ce n'est pas très honnête, mais au moins il peut se reposer en paix et éviter de se prendre encore des insultes. Alors, en essayant de ne plus penser à rien, il ferme ses paupières et sombre dans un sommeil petit à petit. Il ne rêve pas, il ne cauchemarde pas. C'est juste le néant, du noir. Du calme, enfin. Ou il entend seulement les battements incessants et irréguliers de son coeur.
Il se fait doucement tirer de son doux repos par une caresse sur son bras, il grogne d'abord et finit par ouvrir doucement les yeux quand cela se répète. Sa mère est assise sur le rebord du lit, une tasse entre ses mains et un petit sourire triste sur le visage. Elle a allumé la petite lampe sur la table de chevet à côté du lit, ce qui permet d'avoir un peu de lumière. Pourtant, il ne se souvient pas avoir fermé les volets avant de dormir, ni même avoir monté les couvertures sur lui. Il se sent bien, il voudrait dormir pour l'éternité.
« Tu dors depuis trois heures, je n'ai pas voulu te réveiller tout de suite. Tu semblais si paisible. Alors, je t'ai mis sous la couette et j'ai tout fermé... Mais, qu'est-ce que tu dirais d'un bon thé ? »
Nolan se relève pour être assit et hausse les épaules avant de prendre la tasse. C'est un remède de grand-mère, dès que l'un d'eux avait mal à la tête, elle leur servait un thé brûlant pour les apaiser. Il ne sait pas si c'est efficace, il ne s'en souvient plus, mais en tout cas il sent ses muscles se détendre et un frisson traverser son échine quand il boit la première gorgée. Sa parente reste un moment là, à le regarder, le détailler. Il a les yeux fatigués, des cernes, la peau tirée, le teint légèrement pâle et les cheveux en bataille. En fait, en trois heures, il n'a jamais connu un sommeil aussi réparateur. Oui, il se sent encore mal, blessé et en colère, mais le repos lui a permis de faire le tri. Et après avoir avalé ce thé à la cannelle avec un peu de miel, il est bien décidé à remettre sa tête sur le coussin et rêver tous le reste de la nuit. Il n'a que cela à faire de toute manière. A part fumer une cigarette entre deux sur son balcon.
Sa mère est toujours là, elle le regarde boire, une main sur sa jambe au dessus de la couverture, qu'elle caresse doucement. Il déteste quand elle agit ainsi, par pitié. Ce n'est même pas réel, parce que là, elle joue la comédie. Elle fait semblant de se préoccuper de l'état de son fils alors qu'il y a quelques jours elle le privait de repas parce qu'il refusait de retirer son vernis à ongle. C'est pour elle, pour son image, elle veut passer pour une bonne maman et éviter qu'il ne la déteste et la voit comme un poids. Mais, c'est déjà trop tard, depuis longtemps. Ce n'est qu'une surface, elle ne veut pas qu'il dise du mal d'elle devant ses amies, alors elle essaie de l'amadouer, de l'acheter avec des douceurs et une bonne tasse de thé. Seulement, les choses ne marchent pas ainsi, on achète pas l'amour d'un fils avec un faux sourire et des caresses crispées. Il sait que d'ici peu, elle recommencera à chercher à le changer, à le faire devenir quelqu'un d'autre, celui qu'il n'est pas. Un adolescent comme les autres. Mais lui, veut pas être ainsi. Il veut être lui, et pas une identité qu'elle veut lui coller. Il n'est pas le fils parfait à ses yeux, il le sait, mais elle n'est pas non plus la mère parfaite. Alors, c'est équitable et réciproque.
« Tu as le teint un peu livide, repose toi. Demain, j'appellerai ton lycée et tu resteras ici. Je préfère que tu te reposes. »
Nolan hoche la tête et elle se lève avant de sortir. Tant mieux, il ne veut pas parler et savoir qu'il a encore demain pour se reposer et être au calme avec lui-même le rend déjà dans une meilleure humeur. Alors, il se recouche. Bien décidé à rattraper toutes ces nuits de sommeil ratées. Il se blottit correctement contre son coussin, c'est tout moue, il remonte la couverture sur la moitié de son visage et ferme les yeux. Son repos ne dure quelques minutes avant qu'il ne sentent un poids dans son lit, il se retourne, prêt à crier sur la personne qui le dérange en un si bon moment mais se rebiffe en voyant qu'il s'agit de son frère. Théo le regarde avec des yeux attendrissants, ses petites lèvres retroussées et le garçon ne peut que l'accepter dans son lit. Il lève sa couverture et l'invite à le rejoindre par un joli sourire. L'enfant ne se fait pas prier deux fois, il grimpe dans le lit et vient directement se nicher contre son torse. Tout est calme, le grand laisse la lumière de chevet car il sait qu'il a encore peur du noir et regarde les étoiles au plafond. Il serre le petit corps contre le sien, lui caresse le dos alors que le châtain serre sa peluche dans sa main minuscule et porte son pouce à ses lèvres. Alors, comme ça, dans une symbiose parfaite et serrés l'un contre l'autre ils s'endorment.
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Colored Nails.
Roman d'amour« De quelque façon que les hommes veuillent me voir, ils ne sauraient changer mon être, et malgré leur puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai, quoi qu'ils fassent, d'être en dépit d'eux ce que je suis. » - Rousseau, Les R...
