« Je crois que l'amour va toujours de pair avec l'amour, on ne peut pas aimer tout seul de son côté, je n'y crois pas à ça, je ne crois pas aux amours désespérées qu'on vit solitairement. Il m'aimait tellement que je devais l'en aimer, il me désirait tellement que je devais l'en désirer. Ce n'est pas possible d'aimer quelqu'un à qui vous ne plaisez pas du tout, que vous ennuyez, totalement, je ne crois pas à ça. »
- La vie tranquille, Marguerite Duras.
XV.
Anouk tapote le bout poilu de son pinceau contre la palette, puis relève les yeux vers Nolan. Son regard est exaspéré. La forme ovale de ses lunettes et le trait de maquillage au dessus de ses yeux renforcent l'expression agacée de son visage. Ses cheveux foncés retombent sur le côté de son visage, sa frange tombe sur le haut de son front. Ils sont venus plus tôt au lycée, ce lundi, pour finir des projets. Anouk lui a demandé comment se sont déroulées ses vacances, et sous son regard curieux d'inquisitrice, il n'a pas pu mentir. Il lui raconte un Noël ennuyeux, une biographie illustrée de Baudelaire que sa sœur lui a offert et à quel point cette attention l'a touché, les vacances avec Gabin et sa famille, le lever de soleil au dessus des vagues, les marchés de Noël et le baiser devant la mer, avant de partir. Surtout le baiser, Anouk veut tout savoir. Alors, quand il lui dit qu'après ça, il a fait exactement comme si rien ne s'était passé, elle pousse un énorme soupire.
« Nolan tu sais que je t'adore, mais tu es vraiment un idiot. »
Il hausse les épaules, regarde ses collages photos qui n'avancent pas. Manque d'inspiration. Ce n'est pas une révélation. Il se sent idiot. Totalement. Depuis neuf jours, il n'a donné aucune nouvelle à Gabin. Aucun message. Aucun appel. Aucun signe de vie. Pas même un joyeux Noël ou une bonne année. Rien, si ce n'est le vide. Même si, lui, a envoyé plusieurs messages. Pourtant, il a fini par abandonner à son tour. Au bout du quatrième jour de silence, il s'est également enfermé dans le mutisme. Depuis ce temps, Nolan a mal au coeur. Il a la nausée, il a constamment envie de pleurer, de crier, de se mordre la langue jusqu'au sang, de disparaître au fond d'un trou. Anouk lui demande une raison. Pourquoi ? Pourquoi as-tu fais cela ? Lui même n'a pas la réponse exacte. Tout est encore flou dans sa tête. Il ne se sent pas à la hauteur de Gabin, il ne mérite pas quelqu'un de si exceptionnel, il n'est pas totalement prêt à se livrer à quelqu'un, à se laisser tomber amoureux, baisser ses barrières, prendre le risque de souffrir si une possible relation entre eux n'aboutit à rien. Il n'a pas fait tout ce chemin pour se retrouver propulsé cent pas en arrière à nouveau. Bien entendu, il a une confiance quasiment aveugle en Gabin, là n'est pas la question. Mais ce baiser engendre et sous-entend tellement de choses. Des conditions, des phénomènes futurs qui l'effraient. Il a peur de ne pas pouvoir garder le contrôle. Il a peur de connaître de le bonheur et que celui-ci lui soit arraché avant même qu'il n'ai eu le temps d'en profiter un peu.
Alors, il a coupé les ponts. Et c'est totalement absurde de sa part car incontestablement sa route va forcément finir par croiser celle de Gabin. Ne serait-ce qu'en cours, étant donné qu'ils sont dans la même classe. Mais aussi pour cet exposé sur un poème de Baudelaire qu'ils doivent présenter ensemble d'ici quelques semaines. Leurs retrouvailles sont inévitables. Et Nolan ne sait pas encore s'il sera capable d'expliquer son comportement à Gabin. C'est un sentiment impitoyable de honte qui pèse sur ses épaules. Il ne sait même plus se regarder en face dans un miroir sans se dire qu'il est un être lamentable. Faire du mal aux autres pour éviter de s'en faire à soi-même. Au final, il ne vaut peut-être pas mieux que ceux qui le prennent en bouc émissaire. Mais Anouk ne pense pas cela. Anouk pose son pinceau et s'assoit sur le tabouret en face de Nolan, elle pose une main sur son bras et le regarde, son expression n'a jamais été aussi sérieuse.
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Colored Nails.
Romance« De quelque façon que les hommes veuillent me voir, ils ne sauraient changer mon être, et malgré leur puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai, quoi qu'ils fassent, d'être en dépit d'eux ce que je suis. » - Rousseau, Les R...
