Partie neuf.

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(J'ai écris l'intégralité de ce chapitre en écoutant Kitchen Sink de Twenty One Pilots en boucle.

Je vous le recommande vivement durant votre lecture. Encore merci à ceux qui prennent la peine, et le temps, de me lire. )


« Ses secrets partout qu'il expose

Ce sont des oiseaux déguisés

Son regard embellit les choses

Et les gens prennent pour des roses

La douleur dont il est brisé. »

- Louis Aragon, Les Oiseaux Déguisés.



                                                                                                     IX.


Nolan n'a jamais aimé les repas de famille, l'ambiance morose et plate qui en découle, mais il existe pire encore qu'un déjeuner où son père lui fait le reproche de ne pas assez travailler, ou sa mère qui le reprend à chaque geste qu'il fait soit disant de travers. Il y a ces Dimanches midi où ses parents ont décidé d'inviter des membres de la famille à venir manger chez eux. Les frères et sœurs, les parrains et marraines, les cousins et cousines... En somme, une grosse poignée de personnes que le jeune homme ne souhaite pas voir. C'est pour cela qu'il a les yeux baissés vers son assiette, sa fourchette dans sa main gauche qui n'a pas encore touché ni les aliments ni ses lèvres. A côté de lui, à sa droite, Emmanuelle ne cesse de parler d'elle, de ses études, de son merveilleux petit-ami à l'avenir déjà tout tracé dans la grande entreprise de son père. Tout le monde l'admire, écoute ses mots et les boit comme des véritables histoires de contes de fées. Emmanuelle la belle princesse, à la vie déjà parfaitement réussite et toute tracée. Elle sera comptable, ou grande ingénieure, comme maman. Elle ne veut surtout pas la décevoir, alors elle se plie à ses règles, se plie à ses ordres et ses bons vouloir.

Nolan, c'est différent. Nolan, est différent. Ça, tout le monde l'a compris. Tout le monde dans la famille le sait, même les voisines du quartier et à peu près toutes les collègues de sa mère. Ce n'est plus un secret pour personne. Que Nolan est un échec, Nolan est à part. Nolan suscite les regards réprobateurs ou curieux, les murmures, les messes basses. Lui-même sait pertinemment qu'il n'est pas le fils prodige, qu'il ne le sera jamais, parce qu'il a décidé depuis quelques années d'être celui qu'il voulait et non pas celui qu'on lui imposait d'être. D'avoir sa propre identité, de se la forger, même si elle était encore frêle et tangible. Mais il sait ce qu'il veut, celui qu'il veut être. Il est, presque, fier de ses progrès.
Seulement, dans des moments comme celui-ci, où tout le monde parle, se raconte les dernières nouvelles, se retrouvent, dans la joie, il est le seul à rester enfermé dans sa coquille. Sa bulle de béton, derrière des barreaux en fer forgé. Il se sent rejeté, mis de côté, invisible. Il en l'habitude à présent, même sous son propre toit. Personne ne lui demande de ses nouvelles, parce que personne ne s'y intéresse, parce que personne ne veut en avoir. Et, en réalité, cela ne l'intéresse pas trop non plus d'entendre les histoires interminables de sa tante ou les propos racistes du mari d'une telle. Mais Nolan est poli, éduqué, alors il reste à table. Il ne parle pas, il ne mange pratiquement rien, il ne lève pas les yeux. Il se fait invisible, comme il sait si bien le faire.

Quand le repas se termine, après l'apéritif, une pause de vingt minutes, les hors-d'oeuvre, une autre pause d'un quart d'heure et finalement le plat principal, ils sont autorisés à quitter la table. Alors que Théo va directement jouer avec ses petites cousines et cousins dans sa chambre pour montrer sa grande collection de voitures et de dvd Bob l'éponge, Nolan se ressuie les mains et monte en silence s'enfermer dans la sienne. Seul. Sa mère s'est retenu de lui faire plusieurs remarques durant le repas, il a senti son regard en coin analyser ses gestes. Quand il n'a pas touché à sa nourriture, quand il ne participait pas aux conversations, quand il s'est éclipsé comme un voleur. Mais à chaque fois, pour faire bonne figure et empêcher une scène au beau milieu d'un repas tant organisé, elle a ravalé ses reproches et abordé un sourire crispé. D'apparence. Elle sait tellement bien jouer la comédie qu'elle n'a plus besoin de se forcer.

Les jumeaux, Alice et Arthur, âgés de dix sept ans tous les deux, ont suivi Emmanuelle dans sa chambre. Même si a quelques années de plus qu'eux, ils refusent de rester avec Nolan, qui a pourtant leur âge. Ils ne le disent pas, mais ça se lit facilement dans leur regard. Comme un cri. Le châtain entend des rires provenir de la pièce voisine à la sienne, la chambre de Théo. Au moins, il y en a un qui s'amuse bien. Dans un soupir, il s'étale sur son lit, tourne le regard vers son horloge électronique. 14H25. Leur invité ne seront pas partis avant dix-huit heures trente au minimum, le temps de manger le gâteau, boire le café et discuter encore et encore. Jamais à court de sujets. Nolan s'ennuie profondément. Il songe à faire des devoirs ou commencer un autre livre. Il fixe son portable en veille, appuie sur la touche du milieu. Aucune notification. A quoi s'attend-il ? A part les membres de sa famille, il n'a personne à contacter. Il se met presque à regretter de ne pas avoir celui de Gabin. Il pourrait sûrement le distraire pendant ce Dimanche interminable. Mais quand il y pense longuement, il se dit que c'est mieux ainsi. Garder un contact naturel, en dehors des interférences de la toile et des réseaux téléphoniques. Parce qu'à travers un appareil électronique, derrière un écran, tout semble plus facile, plus fluide. On se cache, on se dévoile sans le risque immédiat du jugement. Seulement, Nolan ne le voit pas de cette façon. Il n'aime pas les relations, et encore moins les virtuelles. Il préfère quelque chose de vrai, de réel. Pouvoir mettre une véritable physionomie derrière un prénom. Lorsqu'il voit Gabin, même s'il a des doutes parfois, il sait, la plupart du temps, que ce qu'il voit n'est pas un songe.

Baudelaire a un jour écrit dans son recueil Les petits poèmes en prose : « Je ne suis jamais bien nulle part, et il me semble toujours que je serais mieux ailleurs que la où je suis. » Et Nolan n'a jamais une citation aussi bien adaptée à sa situation actuelle. Là, entre ses murs, entouré des voix étouffées du salon et celles qui résonnent dans le couloir, il se sent oppressé. Il étouffe. Il a besoin d'air. Il se lève, prend son portable, ses écouteurs, un paquet de cigarette caché dans son sac de cours et un briquet. Après avoir simplement allumé sa petit lampe de chevet, il tire le rideau fin à motif de planètes qui lui permet d'accéder à son petit balcon, il ouvre la porte vitrée et se faufile dehors, dans l'air frais et cinglant de l'hiver. Dans un geste légèrement tremblant, il met ses écouteurs, enclenche sa playlist favorite et s'appuie contre le mur derrière lui. Il porte ensuite une cigarette entre ses lèvres fines et gercées, l'allume au bout avec son briquet et lève son regard sur les toits enneigés avant de tirer une première bouffée qui lui fait un bien fou. Fumer est mauvais, mais ça le rend vivant. Certains ont besoin de médicaments, de séances de sport, etc. Lui, simplement de son paquet de nicotine. Même pas des joints ou toute autre forme de drogue, juste ses cigarettes.

Les paroles résonnent dans ses oreilles et son esprit : Will your system be alright. When you dream of home tonight. There is no message we're receiving. Let me know, is your heart still beating?
Il est tellement absorber que la musique fait trembler son coeur, il ferme les paupières quelques secondes le temps de se calmer, d'éteindre le feu dans sa cage thoracique. Plus rien ne semble le toucher, l'atteindre, à part peut-être cette boule de neige qui vient s'écraser à ses pieds et le fait sursauter. Il ouvre les yeux, retire ses écouteurs et coince sa cigarette entre son index et son index avant de se pencher par la rambarde de son petit balcon. Il prend quelques secondes avant de distinguer quelqu'un dans leur jardin. Un vélo à ses côtés. Et il n'a même pas besoin que cette personne relève la tête pour la reconnaître. Le bonnet enfoncé sur ses légères boucles suffit.


« Désolé, je n'avais pas l'intention de te faire peur. »


Mais Gabin sourit, il en rit presque d'ailleurs. Nolan fronce les sourcils et avant qu'il n'ait pu lui demander ce qu'il vient faire ici, le jeune homme prend les devants.


« Je voulais venir te proposer de sortir, il y a un parc plus loin qui a ouvert une patinoire et... Ca a l'air amusant, mais... Il dirige son regard vers la fenêtre d'entrée qui donne sur le salon où sont réunis les adultes. Tu as l'air occupé, alors... »
« C'est simplement un repas de famille ennuyeux. »
« Ne t'en fais pas, on ira le week-end prochain. »
« Non. »
« Quoi ? »
« Attend. »


Nolan lui fait un signe de la main pour lui faire comprendre ses mots. Ils ne sont pas bien éloignés, mais il ne préfère pas non plus crier. Après avoir écraser sa cigarette, il rentre à nouveau à l'intérieur de sa chambre, prend rapidement son écharpe, son bonnet et son manteau, enfile des chaussures, prend le nécessaire et ferme la baie vitrée. En se faisant le plus discret possible, il rejoint la salle de bain au rez-de-chaussée, ouvre la fenêtre qui donne sur le jardin arrière, l'ouvre et y passe aisément. Ce n'est pas la première fois non plus, il a déjà utilisé ce moyen deux ou trois fois pour fuir le poids de ses parents. Une fois dehors, il referme la fenêtre comme il le peut. Rapidement, il rejoint le devant où Gabin l'attend, un sourire apparaît sur ses lèvres rosées quand il le voit arriver. Le petit fugitif qu'il est. Nolan ouvre le portail et le referme avant de lui faire signe de le suivre pour ne pas qu'ils soient aperçu si un adulte prend l'envie d'aller observer dehors. Quand ils ont un peu descendu la rue, qu'ils sont à l'abri des regards, le châtain se tourne vers l'autre garçon.


« Je disais donc : Non. »
« Tu ne t'amusais pas à ce fameux repas du Dimanche ? Demande-t-il avec un sourire en coin. »
« Pas tellement. »
« Et... Tu sais patiner ? »


Après son hochement de tête, Gabin fend un sourire encore plus lumineux. Plus lumineux que la neige toute blanche à leurs pieds. Il s'approche d'une petite sacoche accrochée au guidon de son vélo, en sort deux gants noirs et les tends à Nolan. Ses doigts, aux bouts rougies, les prennent et il les enfile sans attendre. La chaleur du tissu lui fait du bien, il les enfoui dans ses poches afin de les garder en température ambiante. Le brun a toujours les siens sur ses mains, parfois de différentes couleurs selon ses vêtements. Parfois bleus foncés, parfois verts sapin, bordeaux, mauve...


« Tu devrais réellement penser à t'en acheter. »
« Je n'aurais plus à emprunter les tiens, comme ça. »
« Ils sont vieux, enfin j'en ai des tas d'autres pairs. Tu peux les garder, si tu veux. »
« Non, ce sont les tiens. »
« Ça ne me dérange vraiment pas. »


Et ils reprennent leur route. Nolan ne pense même pas au fait qu'il a fugué sans prévenir personne, qu'il risque de subir une sacrée punition à son retour lorsque ses parents l'attendront, au salon, les bras croisés et les veines tendues. Il ne pense à rien. Il ne pense qu'au bien que lui procure l'hiver et l'air frais qui s'immisce entre ses lèvres fines. Gabin tire, tant bien que mal, son vélo à travers la neige, l'autre jeune homme se demande bien pourquoi l'avoir amené par un temps pareil, alors que les rues sont couvertes de ce manteau immaculé. Cependant, quand ils arrivent en bas du quartiers, les routes sont dégagées. Le brun dirige son vélo sur la piste cyclable et monte dessus, il tourne la tête vers Nolan et lui fait signe de venir. C'est ainsi qu'il se retrouve assit à l'arrière du vélo, sur le rebord en plastique au dessus de la roue, ses mains accrochées à ses hanches, ou plutôt aux couches de ses vêtements épais, afin de ne pas tomber lors des légers virages. L'air froid frappe leurs visages d'adolescents, fait voler leurs mèches sur leurs fronts. Presque comme si le temps s'est arrêté à ce moment précis, le temps de quelques secondes, Nolan ferme les paupières et inspire l'atmosphère de l'hiver, à pleins poumons. Ça lui fait presque mal, de le sentir s'infiltrer dans sa tranchée et finir sa course folle au creux de sa cage thoracique. C'est quasiment aussi bon que l'effet de la cigarette.

Il n'y a presque aucune circulation sur les routes, ils sont seuls. Ils croisent parfois des personnes qui marchent sur les trottoirs, se collent pour se tenir chaud. Gabin ne roule pas trop vite, mais assez pour faire s'élever leurs coeurs. Il ne leur suffit que d'une dizaine de minutes pour arriver au parc, ils descendent lorsqu'ils arrivent devant la grande patinoire artificielle qui a été installé pour la saison. Elle est décorée de plusieurs guirlandes, lumineuses ou non, sous sa grande tente qui la recouvre et tout autour de la piste. En face, un petit cabanon qui héberge un vendeur de crêpes et de gaufres. L'odeur au moins autant délicieuse qu'elles. Derrière, les arbres sont ornés de guirlandes lumineuses et de boules colorées qui donnent l'impression d'être entouré d'étoiles. Une musique de Noël résonne depuis les enceintes suspendues à des poteaux.

Pendant que Nolan admire cet endroit, se délecte avec ses yeux, Gabin accroche son vélo à l'endroit prévu pour cela. Ils se mettent ensuite en direction du grand chalet qui permet de revêtir des patins. Ils prennent leur pointure, les enfilent, impatients. Sur la piste, des enfants, des adultes avec eux ou seuls. Le châtain est le premier a mettre un pied sur le sol glissant. Cela fait un moment qu'il n'y est pas venu, pourtant il n'a pas perdu ses réflexes. Il les retrouve vite, au troisième mouvement et le voilà parti pour un tour. Élancé, on ne l'arrête plus. Gabin le suit, fier. Fier parce qu'il a réussi à le faire sourire. Il le voit, cet étirement des lèvres, un peu caché derrière sa grosse écharpe, mais il est là. Présent. C'est tellement rare qu'il en profite. Il ne le quitte plus des yeux. Nolan finit par le remarquer, il lève les siens et les dérive rapidement en rougissant. Enfouissant d'avantage son jeune visage dans son écharpe, jusqu'à la pointe de son nez. Ses joues aussi rouges que le tissu qui les cachent.


« Ça te plaît ici ? »
« Je ne savais pas qu'ils y avaient installé une patinoire, sinon j'y serai venu bien plus tôt. »
« Pourtant, ce n'est pas loin de ton quartier. »
« Je ne... Sors pas souvent. »
« Tu devrais, tu rates de belles choses. »


Nolan hoche la tête, un peu passif et rêveur. Ce n'est pas qu'il a honte, mais il se sent idiot. Incapable. Il ne sort pratiquement jamais, si ce n'est pour se rendre au lycée ou aller acheter quelques livres de la magnifique petite librairie du centre-ville. Sinon, il évite de mettre les pieds dehors. Pas peur de l'inconnu, par peur que le monde immense le dévore, l'engloutisse d'un coup. Derrière ses apparences, à l'abri derrière sa bulle, il n'est pas si fort. Et avoir quelqu'un à ses côtés, avoir une présence l'aide à se sentir invincible. Gabin le rend invincible. Presque immortel. Comme si, avec lui, à chaque fois, le temps s'arrêtait pour dire : stop, mettons le monde sur pause, profitons de la moindre seconde qui défile.

Et aujourd'hui, Gabin est venu arrêter le temps, arrêter la comédie qui se jouait entre les murs de sa maison, pour l'emmener voir un autre univers. Différent. Meilleur. Un univers qui brille, qui lui ressemble, qui les assemble. Qui le rapproche un peu plus de ce qui semble être lui, son identité qu'il tente de se forger depuis des années. Aujourd'hui, il se sent lui-même. Tout au fond de son coeur, il se sent exister, une seconde naissance. Aujourd'hui, Gabin prend soudainement sa main dans la sienne, à travers leurs gants, mais ils ressentent tous les deux ces picotements et cette sensation chaude, à la fois agréable et dérangeante, elle vient du ventre et monte jusqu'aux joues qui se réchauffent. Ensemble, ils font le tour de la piste glissante, suivant le rythme de la musique qui défile lentement, l'espace temps semble ralentir, prendre son temps pour décomposer chaque seconde. Comme un film. Le film de leur vie, leur histoire. Il faut bien un début, n'est-ce pas ? Nolan et Gabin sur la patinoire ; chapitre premier.

Gabin manque de tomber à plusieurs reprises, Nolan retient un sourire amusé, mais finit par rire. Tout est pur, naturel et automatique. Pas de frein, pas de crainte ou de honte. Seulement quelques minutes hors du monde. Le châtain retient son bras, le garde stable quand il le sent sur le point de glisser. Ses doigts gantés s'accrochent à son manteau, il le maintient debout. Un renversement de situation. Bouleversement des rôles. Ils grignotent et savourent chaque seconde. Nolan ne s'est jamais aussi détendu et lui-même. Il ne pense plus à rien. Si ce n'est aux millions d'étoiles qui brillent dans ses orbes. Son Dimanche ne paraît plus aussi triste tout d'un coup. Les couleurs reviennent, vives et étincelantes.
Lorsqu'ils ont fini leur session, au bout d'un court trois-quart d'heure, ils vont s'acheter un chocolat chaud, bouillant même. Leurs mains entourent et réchauffées par le gobelet avec le dessin d'un gros bonhomme de neige et des sapins. Ils prennent place sur un banc, en face de la patinoire où jouent encore un groupe d'enfant et quelques adultes qui les surveillent. En même temps, ils boivent, se regardent et rient en voyant les moustaches au dessus de leurs lèvres et de la crème chantilly sur le bout de leurs nez. Enfantin, innocent. Ils ont le coeur léger et la tête dans les nuages. Nolan a l'impression d'avoir l'âge de son petit frère, tout vie et vrille en lui, des millions cacophonies au creux de sa poitrine. Il ne sait, il ne peut, retenir son sourire. Il en a mal à la mâchoire. Et s'il ferme les paupières, s'il se laisse oublier quelques secondes, il a l'impression d'être au beau milieu de la galaxie. Quelque part entouré d'une infinité d'étoiles. Elles veillent sur lui et le protègent des comètes.


« Hey au fait... J'ai quelque chose pour toi. »


La voix du brun le ramène sur terre, il tourne sa tête vers lui et le regarde poser son gobelet sur le rebord du banc et fouiller dans la poche droite de son manteau. Il en sort un bout de papier délicatement. Un autre origami précisément. En forme de flocon, de la taille d'une fraise, d'une couleur bleue très claire, presque blanche. Il lui tend et le dépose dans sa main, délicatement. Pendant qu'il reprend sa tasse, Nolan observe le pliage et inspecte les formes, les détails. C'est très réaliste.


« Merci. »


L'une des rares fois il ose prononcer ce mot à voix haute, enfin dans un murmure. Mais c'est déjà un grand pas pour lui. Il passa son pouce contre l'une des minuscules branche, il n'ose pas tout de suite relever les yeux. Et quand il le fait, il tombe tout de suite sur le sourire de son voisin. Il prend un peu plus confiance en lui, au fil des jours, à ses côtés. Par petits pas, parfois à reculons, mais ils sentent tous les deux les progrès. Quelque chose se construit. Doucement. Brique par brique. Et au final, si un grand méchant loup vient un jour souffler dessus, ils seront à l'abri de n'importe quel ouragan.


« Ce n'est qu'un bout de papier, tu sais, ça m'a prit à peine une heure. »
« Non, je veux dire, jamais j... »
« Nolan ! »


C'est un cri. De colère. Une voix aiguë. Des pas craquants et déterminés dans la neige. Un retour brutal sur terre. La jetée d'une bombe sur le sol. La chute douloureuse. Le décor se terni. S'effondre. Disperse de la poussière. Tout redevient noir et glacial. Les pupilles de Nolan s'arrondissent, ils tournent tous les deux vers les deux femmes qui arrivent. La mère de Nolan et sa tante, il serrent les poings et contracte sa mâchoire. Quand elles arrivent à hauteur, il baisse la tête et leur laisse une jolie vue sur son bonnet. Il est honteux. Parce qu'il sait ce qu'il l'attend, il sait la scène qu'elles vont faire devant Gabin. Gabin qui fronce les sourcils, un peu perdu et coupable à la fois. Il est sur le point d'intervenir. Mais la voix cassante de la parente brise le silence étourdissant.


« Tu plaisantes j'espère ? A quoi est-ce que tu joue là Nolan ? Tu nous explique un peu ?! Ça fait une demi-heure que nous te cherchons dans le quartier, ton père est très en colère. C'est Théo qui nous a informé que tu n'étais plus dans ta chambre, au même titre que ta veste et tes chaussures. C'est extrêmement bête et immature ce que tu as fait !... Et où-est-ce qu'on te retrouve ? En train de t'amuser à la patinoire ! Sérieusement ? Tu n'as pas mieux à faire ? Qu'est-ce que tu cherches à faire exactement ? Faire plus encore honte à notre famille, c'est ça ?... Regarde moi quand je te parle Nolan Talmon ! »


Il se mord la lèvre tellement fort qu'il sent le goût métallique du sang sur sa langue. Il ne peut pas, il ne peut relever la tête, s'il le fait il va craquer. Et s'il craque, toute ses barrières qu'il s'est construit pendant des années n'auront servi à rien. Alors, il se retient, il serre les poings, glisse ses mains entre ses genoux et inspire intérieurement. Les battements féroces de son coeur l'empêchent de penser correctement. La joyeuse cacophonie a laissé place à un capharnaüm désastreux. Un son, en total disharmonie, qui fait grincer ses oreilles et trembler son coeur. Seulement, le silence ne reste pas présent bien longtemps, étant donné que la femme reprend la parole à peine cinq secondes plus tard.


« Nom de dieu... Tu es tellement inconscient, tu ne sais donc rien faire de bien pour une fois ? Je te demandais juste de te faire discret, de rester à ta place, mais bien entendu il faut toujours que tu fasses des tiennes. Tu ne... »
« Excusez-moi, Madame, si je peux me permettre, c'est moi qui suis venu chercher votre fils. Je pensais qu'il était libre pour sortir, j'avais l'intention de simplement de patiner un peu avec lui. C'est de ma faute, je lui ai... forcé la main. Ce n'est pas sur lui qu'il faut rejeter la faute. »

Nolan ferme ses paupières et tente de calmer les battements de son coeur. Il se sent brûler de l'intérieur, partagé entre les reproches incessants voir même blessants de sa mère et Gabin qui vient littéralement de prendre sa défense et endosser la responsabilité de sa fugue. Encore une fois, il se rend compte qu'il ne le remercie jamais assez. Mais ce n'est pas aussi facile, la roue ne tourne pas toujours. Ça, le châtain le sait parfaitement bien. Il l'a appris, à ses dépends. Il n'en est que plus conforté quand la voix de sa génitrice s'élève à nouveau, pour l'enfoncer d'avantage.


« Merci Gabin, mais tu n'as pas besoin de justifier les bêtises de mon fils. Il est parfaitement conscient de ce qu'il fait, comme il est parfaitement conscient de la punition qui s'en suit... Allez, debout maintenant ! Son ton se fait encore plus ferme. On rentre, tu as déjà suffisamment gâché notre après-midi. »


Même si ses jambes flagellent, Nolan parvient -puisé dans une force qui lui est inconnu- de se relever. Les mains plongées dans ses poches, son gobelet encore à moitié plein posé sur le banc. Il n'a pas encore relevé la tête, la moitié de son visage enfoui dans sa grosse écharpe qu'il se bénit d'avoir emmené avec lui. Alors qu'il commence à avancer pour quitter l'ambiance chaleureuse du parc, il entend sa mère s'excuser auprès de Gabin, le saluer et s'éloigner. Sa tante marche à ses côtés, elle le regarde de travers. Il sent ses yeux de vipère sur lui, dans son dos, lui brûler la peau. Il a envie de pleurer, de crier, de vomir, de s'effondrer comme le court moment de bonheur qu'il vivait. Le trajet paraît interminable. Infini. Sa mère marche rapidement, ses talons claquent au sol, brise le silence et la glace. Personne ne parle, n'ose dire un seul mot. Le vent semble encore plus froid et coupant. Si Nolan est parvenu à calmer l'affolement de son coeur, il est encore bien loin de s'attendre à ce qui va arriver, ensuite.

Quand ils franchissent le seuil de la maison, les conversations à voix basses cessent et laissent place à un silence de mort. Les respirations en suspend. La porte claque, Nolan est encore tout habillé. Il a chaud, mais il ne sait pas si c'est à cause du chauffage monté fort, ou des regards de la famille entière sur lui, c'est-à-dire de plus d'une vingtaine de personnes, qui le jaugent, le jugent de haut en bas. Il a la sensation d'être une bête de foire. Il attend sa sentence, sa punition. Sa mère pousse un énorme soupir dans son dos, il a toujours les yeux baissés vers le sol, vers le bout de ses chaussures où fondent encore quelques flocons de neige. Sa tante passe à ses côtés et va rejoindre le reste du groupe dans le grand salon. Au loin, il entend des pas qui se rapprochent, le parquet qui craque. Et il reconnaît la couleur du pantalon de son père, suivi de sa voix, plus féroce et dure encore que celle de sa femme.


« Quel âge as-tu? Même ton frère n'aurait jamais fais cela. Tu es fier de toi, j'espère ? »


Un silence. Le temps est interminable. Le tic tac de l'horloge semble avoir ralenti. Nolan veut simplement retrouver sa chambre, s'y enfermer, peut-être pour l'éternité. S'il se sentait honteux quelques minutes auparavant devant Gabin, ce n'est rien en comparaison à cette seconde précise. Cette seconde où la main de son père vient s'abattre soudainement sur sa joue. Il ne s'y attend pas. Personne d'autres, dans l'assemblée, non plus. Il entend un ou deux bruits de surprise. Il est certain que ses cousins sont bien en train se payer sa tête. Ainsi que la plupart des membres de cette magnifique famille. Mais surtout, le son de la gifle qui résonne des dizaines de fois dans son esprit. Un écho sans fin. Qui retourne son ventre. Parce que c'est la première fois que son géniteur lève la main sur lui. D'habitude, il se contente de mots, un peu passif, mais toujours dur et stricte. Avec lui, tout doit être droit. Suivre ses ordres et ses conditions. Il ne peut pas discuter. Et aujourd'hui non plus, il ne peut pas déroger à la règle.


« Maintenant, tu montes dans ta chambre. Et tu n'en sors plus jusqu'à ce qu'on te l'autorise. Par là, j'entends bien sûr : ne plus sortir du tout. Dans la maison ou dehors. Compris ? »


Difficilement, après avoir ravalé sa salive, Nolan hoche la tête. Puis, sans attendre l'autorisation de ses parents, il rejoint sa chambre. Il sent les regards dans son dos, l'atmosphère oppressante qui appuie sur son coeur. C'est seulement quand il ferme sa porte derrière lui qu'il s'autorise à relever la tête et craquer, baisser ses barrières. Le barrage cède, laisse dévaler des torrents de larmes salées. Il pleure, sans bruit, sans son, sans reniflement, dans le silence et c'est sûrement encore plus douloureux. Car il se retient de crier, il se retient d'exploser. En bas, les conversations reprennent, il l'entend, ce petit brouhaha indéterminable. Il va être le sujet numéro un des conversations, sans même le vouloir. A son insu. Et à chaque fois, c'est la même chose. Que ce soit à propos de ses études, de sa sexualité qu'il n'a même pas eu besoin d'évoquer pour que tous le monde soit au courant, de ses habitudes -étranges selon ses parents- vestimentaires... Tout est bon à critiquer, apparemment.

Les membres tremblants, il retire ses chaussures, ses couches de vêtements en trop et va s'allonger dans son lit. Il a tiré les rideaux, avec pour lumière sa seule veilleuse, il sent les larmes couler le long de ses joues et dans son cou. C'est inconfortable, il se sent faible, exposé et totalement au fond du trou. Il se retourne sur le côté pour remonter la couverture sur ses épaules, mais quelque chose le gêne dans la poche arrière de son jean. Il y glisse sa main, apporte devant ses yeux humides et rougies l'origami en flocon de neige. Ses doigts se resserrent doucement autour, afin de ne pas l'abîmer ou le froisser d'avantage. Dans un geste lent, il rapproche le bout de papier de son torse et ferme les paupières. Il ne trouve pas le sommeil, il ne parvient pas à s'arrêter de penser, son esprit ne veut pas s'éteindre, même pour quelques secondes. Mettre sur pause. Il en a besoin. Pour se calmer. Pour enlever ces mots et ces images de sa tête. Ainsi que la chaleur qu'il sent sur sa joue, encore rosée par le geste violent de son père. Ce repas en famille du Dimanche est de loin le plus désastreux de tous. En moins de deux heures, son monde s'est élevé pour subir une chute vertigineuse, ensuite. Et là, il n'est pas certain de savoir totalement se relever, sans séquelles. Parce que quand il essaye de faire un pas en avant, on le pousse violemment deux mètres en arrière, au bord du gouffre.

Colored Nails.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant