Partie treize.

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« So take me as I am, take me for everything,

Replacing who I am, with who I'd rather be. »

- Over and Out, 5 Seconds of Summer.



                                                                                      XIII.


Son regard sur son écran, il hésite longtemps. La cigarette coincée entre ses lèvres fines, il tire une bouffée et soupire ensuite la fumée qui vient de brûler ses poumons. De sa main libre, il passe son pouce entre ses dents et ronge sa peau, le peu d'ongle qu'il lui reste, la cigarette réchauffe le bout de son index et son annulaire entre lesquels elle est coincée. Son dos appuyé contre le mur en crépis, il réfléchit. Il pèse le pour et le contre. Même si en réalité, il n'y a aucune raison d'avoir peur. C'est plus une question de fierté. Savoir trouver les bons mots pour ne pas se donner totalement. Bientôt vingt trois heures, il fait complètement nuit, Théo dort déjà. Il est revenu à la maison ce matin, tout heureux de retrouver son lit chaud, sa chambre colorée et ses jouets. Nolan n'avait jamais ressenti autant de joie qu'à dix heures, quand il l'a vu rejoindre ses commodes de figures et de bandes dessinées en tout genre. Ce soir, avant de dormi, il l'a bercé, il lui a lu une histoire et il a embrassé son front tendrement. Pendant plusieurs secondes. Par peur de le perdre. Que tout ça ne soit qu'un rêve. Il est soulagé, il peut respirer correctement à son tour.

Demain, les cours reprennent. Théo doit encore passer deux jours à la maison. Nolan se dit qu'il est peut-être temps de tenir Gabin -et sa famille- au courant. Cela fait presque un jour qu'il n'a pas répondu à son message, il n'avait pas tellement eu la tête à cela non plus. Il avait passé une nuit blanche à veiller sur son petit frère, à écouter si sa respiration était stable, s'il n'oublier pas de respirer, si son coeur battait toujours. Toute la nuit, il avait tenu sa main dans la sienne, pour lui tenir compagnie mais aussi sentir son pouls battre sous la pulpe de ses doigts. Alors, il s'était totalement déconnecté du monde extérieur. A présent, il fixe l'écran de son téléphone, le dernier et premier message de Gabin. Il se mordille la lèvre et écrase sa cigarette. Avant de lui répondre, il referme sa baie vitrée, s'assit à son bureau, ouvre son ordinateur et tape dans la barre de recherche Google : Louis Aragon poèmes. La toile mondiale lui livre des liens différents vers des recueils, il les lit. Tous. Un par un. Chaque poème qui lui tombe sous les yeux, il les savoure, les dévore. Certains plus que d'autres. Mais un attire particulièrement son attention. C'est comme une lumière qui brille d'un coup dans sa pupille. Même s'il vient de passer près de vingt minutes devant l'écran, il n'a plus besoin de chercher plus loin. Il a sa réponse. Il saisit son portable, le déverrouille et note sans réfléchir, rapidement.


SMS à Gabin : « Je vais te dire un grand secret Le temps c'est toi »


C'est le premier qu'il lui envoie. Comme réponse. Ce n'est pas anodin. C'est ce qui répond le plus, et le mieux, à sa citation. Puis, il en écrit un autre derrière, pour le rassurer sur l'état de son frère.


SMS à Gabin : Théo va bien, on a passé la nuit dernière à l'hôpital. Il s'en remet. Il est content de retrouver sa chambre en tout cas, et il a hâte de te revoir.
Merci, à toi et tes parents, de m'avoir conduit à l'hôpital.
Bonne nuit... ?


Ses joues s'empourprent, sont en feu. Il préfère éteindre son portable et vérifier ses messages demain, sinon il ne parviendra pas à dormir. Donner son numéro à quelqu'un est déjà un grand pas pour lui, en face du vide, maintenant c'est Gabin qui a les cartes en main. C'est à lui de décider s'il le ramène en arrière, en lieu sûr, ou s'il le pousse. Mais il sait déjà, un peu, de quel côté son choix va pencher. Et y penser le rassure, un minimum. C'est sans réelle difficulté, quelques minutes après avoir posé sa tête contre l'oreiller, qu'il s'endort.


Nolan décide de prendre le bus à présent. Parce que le temps commence à se rafraîchir, l'hiver se fait plus rude, et il ne peut plus tellement se servir de son skate. Au moins, il est au chaud pendant trois arrêts. Distrait, il guette l'arrivée de Gabin. Anouk est à ses côtés, elle lui raconte son week-end et lui hausse les épaules quand elle lui retourne la question, comme si rien ne s'était passé. Il n'aime pas étaler sa vie. Encore moins pour que les gens aient pitié de lui. Il observe les personnes qui montent mais ne distingue pas le visage du brun parmi tous ceux, fatigués, qui se succèdent et se bousculent. Et la première chose qu'il ressent c'est une pointe de déception. Il repose sa tête contre la vitre gelée le reste du voyage et sort, penaud, du bus. Anouk lui fait un signe de la main, souriante, puis va rejoindre ses amies. Elle comprend, même sans avoir besoin de mots, qu'il veut se retrouver seul. Il s'appuie contre un muret, à l'écart des groupes qui se forment, sort une cigarette de sa poche ainsi que son briquet. Ce n'est qu'après plusieurs bouffées, alors que le bout de son nez est devenu glacé, que Gabin sort d'un autre bus. Deux sont déjà passés avant celui-ci. Il le voit arrivé, son bonnet sur la tête, ses mains dans ses poches et arrière plan le jour se lever.

A son tour Gabin le repère, isolé et fragile, dans son coin. Et là, c'est tout son visage qui s'illumine. C'est mieux qu'un lever de soleil. C'est plus brillant, plus beau, plus à couper le souffle. C'est comme si le monde s'arrête de tourner quelques secondes afin de faire durer ce spectacle. Ses fossettes qui se creusent, ses lèvres qui se retroussent et laissent apparaître le petit écart entre ses dents blanches. Et Nolan se dit que s'il savait dessiner, il aurait voulu avoir sur lui un bout de papier et un crayon pour immortaliser ce moment. Mais il n'a que sa cigarette et cet air hébété sur son visage, alors il écrase le mégot contre le muret et se redresse tandis que Gabin approche.


« Coucou, désolé pour le retard... Tu ne m'as pas attendu trop longtemps j'espère ? J'ai dû aider Hélène avec une fuite dans la salle de bain. »
« Non, ce n'est rien. »
« Comment ça va ? »
« Bien. Tout le monde va bien à la maison. Ma mère est encore un peu paniqué de laisser Théo tout seul, mais il respire beaucoup mieux. Il est content de retrouver son lit, sa chambre. Ça ne devait pas être facile pour lui. »
« D'accord, tant mieux. Et toi, comment tu vas ? »


Le coeur de Nolan se serrer dans sa poitrine. Il aurait aimé savoir répondre à cette question, même par une phrase approximative, mais il ne parvient pas à mettre des mots sur ce qu'il ressent, ce qu'il traverse. Ce n'est pas qu'il ressent rien, au contraire, il ressent trop de choses. De la peur, de l'angoisse, de la tristesse, du remord, de la colère... Uniquement du négatif. Des émotions qui le rongent à l'intérieur. Il regarde autour de lui, joue avec ses doigts, il a oublié de mettre ses gants. Son regard se baisse ensuite vers le sol, un mèche de cheveu bleue lui tombe devant l'oeil. Gabin patiente, il sait qu'il lui faut du temps. Il ne le presse pas.


« Hier soir, je suis resté à ses côtés jusqu'à ce qu'il s'endorme et je l'ai regardé pendant plus de vingt minutes, pendant qu'il dormait. Je... J'avais trop peur qu'il lui arrive quelque chose et que je ne sois pas présent à ce moment là. Je regardais son visage, à l'affût de la moindre grimace de douleur, puis son torse pour voir s'il respirait correctement. J'ai tellement... Tellement peur maintenant. Je m'en veux de ne pas avoir été là plus tôt. Je n'imagine pas dans quel état je serai si... S'il... »
« Eh, eh. Respire, calme toi. Il n'est pas mort Nolan, il ne lui ai rien arrivé. »


Entre ses paroles, Gabin s'est approché et pose ses mains sur ses épaules en cherchant à capter le regard fuyant du jeune homme en face de lui. Le bleu de ses yeux se noie dans les larmes qui commencent à submerger ses pupilles. Il a du mal à les retenir et les ravaler. Parce qu'il s'est retenu trop longtemps. Parce qu'un moment, les barrages cèdent. Alors, même s'il essaie de la réprimer, une unique larme fluide coule le long de sa joue rosée. C'est le signe. Gabin aborde une tête triste, une moue compatissante, retrousse sa lèvre et glisse sa main délicatement contre sa joue. Là où la perle salée vient de tracer son chemin pour mourir contre l'écharpe. Mais le contact dure à peine quelques secondes, car Nolan recule sa tête et la détourne. Il n'aime pas pleurer devant qui que ce soit, passer pour un faible et que les personnes aient pitié de lui. Ce n'est pas contre Gabin. Simplement, il a du mal à montrer et partager ses émotions. Encore plus quand cela se déroule près de l'entrée d'un lycée où les premiers cours vont commencer dans moins de cinq minutes. Gabin fronce les sourcils légèrement, mais il ne force rien. Les choses doivent se faire en leur temps. Petit à petit. Après des pas de géant, il ne peut pas s'attendre non plus à des bonds en avant. Il se recule de quelques centimètres pour laisser au châtain son espace vital. Ses mains retrouvent leur place dans ses poches, il regarde autour de lui, sourit à un de ses amis, puis reporte son attention sur Nolan.


« On devrait y aller. »
« Oui, tu as raison. Ça va sonner bientôt. Il ne vaut mieux pas arriver en retard à ce cours là. »


Nolan hoche la tête accompagné d'un petit bruit qui ressemble fort à un rire. Un peu coincé et enroué. Mais c'est un début. Il se redresse, prend son sac sur ses épaules. Ses yeux sont encore légèrement embués, cependant il ne pleure plus. Il se sent pathétique. Seulement quand il y pense, il se dit qu'il aurait pu arriver bien pire à Théo et qu'il n'était même pas là pour lui. Et la dernière chose qu'il voulait au monde, c'était qu'on le voit comme un mauvais frère. Parce que le sien est la seule personne sur qui il peut réellement compter. Mais aujourd'hui, la roue semble s'incliner et commence à tourner dans un autre sens. Aujourd'hui, il se rend de plus en plus compte que Gabin n'est pas comme tout le monde. Qu'il n'est pas méchant, nocif ou à rayer de sa vie. Aujourd'hui, et bien d'autres jours avant encore, Gabin l'a aidé, l'a soutenu, l'a épaulé, l'a supporté. Alors, il lui doit au moins des remerciements en bonne et due forme. Avant qu'ils ne se mettent en route, il glisse ses doigts gelés contre la manche de son manteau, l'arrête dans son mouvement et murmure de sa voix rocailleuse.


« Eh, merci. Merci... Pour tout ce que tu fais. »


Un nouveau sourire illumine encore le visage du brun, il hausse ses épaules avec l'air de dire que ce n'est rien. Même si pour Nolan, c'est déjà énorme. Il se doit de lui dire. C'est donc, côte côte, qu'ils rejoigne leur premier cours. Nolan a du mal à se concentrer totalement, il écrit des phrases automatiquement dans ses cahiers, sur ses feuilles volantes, sans vraiment les comprendre ou les enregistrer. Il pense constamment à son frère, à sa santé. Il s'inquiète de savoir s'il va bien, s'il n'a pas subi une autre crise. Entre chaque cours, à la pause, il sort son portable pour vérifier s'il n'avait aucun message de sa mère. Pour son plus grand soulagement, il n'y a rien. Gabin garde un œil, en coin, discret, sur lui. Il lui demande de temps en temps si ça va, quand il sent sa jambe bouger nerveusement sous la table, lorsqu'une heure de cours passe trop lentement à son goût. A midi, il n'a pratiquement pas touché à son assiette, il a du mal à avaler quoi que ce soit. Sa gorge est serrée. Et son voisin de table a beau lui répéter, sans cesse, de ne pas s'inquiéter autant, il ne peut pas s'en empêcher. L'après-midi, il semble se calmer un peu. L'angoisse se dissipe. Le cours de français sur Baudelaire l'apaise, lui fait oublier ce qui lui fait mal. Il écoute un exposé, sent un frisson parcourir son dos quand une fille de sa classe lit le poème. A la sortie, c'est la libération. Il respire le grand air froid du dehors. A peine a-t-il franchi la barrière qu'il sort une cigarette de son paquet et la coince entre ses lèvres gercées, il l'allume à l'aide de son briquet et inhale la première bouffée. Gabin le suit jusqu'à l'arrêt de bus, reste silencieux. Et pour une fois, ce n'est pas lui qui brise le silence.


« Ça te dit de venir à la maison un peu ? Je pense que ça ferait plaisir à Théo de te voir. »


Et rien que cette petite phrase dessine, enfin, un sourire sur les lèvres du brun. Son visage s'apaise, ses traits se détendent. Nolan prend cela pour une réponse affirmative, il affiche un léger rictus et ils attendent qu'il termine sa cigarette, que les bus soient un peu moins chargés. Le châtain écrase finalement son mégot, ils montent dans le prochain transport. Ils restent debout, se tiennent d'une main à la barre, face à face. Des personnes montent à l'arrêt suivant, ils se serrent l'un contre l'autre. Ou du moins, se rapprochent. Nolan baisse sa tête, regarde sur le côté. Ils sont presque à la même taille, Gabin est juste légèrement plus petit. D'une demi-tête. Mais il n'en reste pas moins intimidant, parfois. Ils n'ont presque pas parlé durant toute la route, une chance qu'elle ne soit pas trop longue car Nolan n'aime pas ce genre de silences pensants. Il frappe contre le bois de la porte, c'est Emmanuelle qui vient lui ouvrir. Ils entrent, elle sourit à Gabin et lui fait un signe poli de la main. Peu de temps après, la mère de la famille arrive, elle accueille gentiment le brun, son sourire est légèrement coincé. Nolan déteste quand elle se donne en spectacle ainsi, quand elle se force à revêtir l'apparence d'une mère toute gentille et douce, alors que derrière cette fausse peau se cache une véritable vipère. Son père n'est pas encore rentré du travail et il soulagé, parce qu'il sait que lui n'aurait pas fait semblant. Il n'aime pas jouer un rôle qui ne lui convient pas.

Ils montent finalement dans la chambre du jeune homme, ils y déposent leurs sacs et Nolan se dirige ensuite vers celle de son petit frère, qui se trouve juste à côté. La porte est entre-ouverte, il la pousse. La pièce est éclairée, les rideaux tirés laissent entrer la lumière du dehors. Du moins, le peu de ciel clair qu'il reste étant donné que le jour commence déjà à se coucher. Et, au milieu, sur son tapis avec des figurines éparpillées autour de lui, Théo. Il est accroupi et relève son visage d'ange vers eux quand ils entrent dans la pièce. Directement, il se met debout, lâche sa figurine de Batman et vient tendre les bras vers son frère. Nolan n'hésite pas non plus à avancer, se baisser et lui donner la plus tendre des étreintes. Ses cheveux sentent la pomme, parce que c'est son odeur préféré de shampooing. Ils restent quelques secondes comme cela, les mains de son frère agrippent son tee-shirt, il le sent distinctement dans son dos. Puis, lorsqu'ils se reculent, il se regardent dans les yeux. Ceux de Théo sont encore un peu fatigués, mais moins ternes que la veille.


« Comment tu te sens ? »
« Bien, je m'ennuie un peu. Mais je crois que les médicaments marchent. C'est ce que maman a dit. »
« Tant mieux, c'est fait pour ça. Nolan sourit doucement. Je t'ai ramené un invité surprise, tu vas dire bonjour ? »


Un sourire brillant illumine le visage du petit garçon qui va alors donner la même embrassade à Gabin, celui-ci l'accueille comme s'il était de sa propre famille. Son propre frère. Ils se chuchotent des choses, des mots que Nolan ne peut pas entendre. Mais il entend le rire de Théo et voit le visage du brun s'allumer d'un sourire. Et il se dit, en les observant, que oui Gabin fera un très bon frère. Il est tactile, ouvert, chaleureux, généreux et débordant de positivité, puis il comprend bien les besoins des autres, surtout des enfants. La communication passe toujours entre lui et son frère. Théo se détache de lui et sautille sur place, lentement, avant de montrer la chambre de Nolan d'une main.


« On peut jouer à la console tous les trois No ? »
« Si tu veux, oui. Va choisir le jeu. »


Sans demander son reste, Théo file dans la pièce à côté où se trouve la console. Gabin se redresse, lisse ses vêtements avec la paume de ses mains et ils se regardent. Quelques secondes. Rassurés. Puis ils rejoignent la chambre, le plus petit enfant de la famille est occupé à choisir un jeu qui lui fait plaisir. Les deux jeunes hommes s'assoient sur le lit, après que Nolan ait pris trois manettes afin qu'ils puissent chacun y participer. L'écran de la télévision s'allume, elle n'est pas grande mais pas trop petite non plus, la taille parfaite. Parfaite pour regarder un film ou une série les soirs où il s'ennuie. Le jeu se lance, Théo vient monter sur le lit et prendre place entre eux, son dos contre le rebord. Ils sont tous les trois collés. Il a choisi une course Mario Kart, car c'est son jeu préféré. Même s'il ne sait pas encore totalement conduire la voiture, qu'il fonce plusieurs fois dans des obstacles qui le ralentissent ou tombe dans le vide. Ce n'est pas important, parce que Nolan, en bon frère, le laisse tout le temps gagner. Il aime voir son visage de vainqueur s'illuminer et ses poings se lever en l'air. Comme s'il venait de gagner le monde.

Colored Nails.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant