Elle se fixait, droit dans les yeux, elle ne ressentait rien, ne se reconnaissait pas. Les gouttes de pluie qui glissaient le long de ses cheveux pour tomber sur le carrelage collant des toilettes, ploc, résonnaient dans sa tête. Les mèches brunes plaquaient sur ses joues creuses ne faisaient qu'agrandir ses cernes, ses lèvres légèrement ourlées étaient blanches presque bleues, elle clignait de temps en temps les paupières comme pour montrer au miroir fendu qu'elle n'était pas morte.
Elle poussa la lourde porte battante. Jacob était assis au fond de la salle sur une banquette de cuir rouge, usée par le temps mais confortable. Il avait ôté son manteau et apparemment déjà commandé deux bières, il amena l'un des verres jusqu'à sa bouche. La faible lumière qu'apportait la lampe juste au-dessus de la table, se reflétait dans les bulles de sa boisson et projetaient de petits points brillants sur les murs ornés d'affiches de concerts et d'évènements passés. Le bar était désert, à sa droite, un seul homme accoudé au comptoir, un verre de whisky à la main, faisait la discussion avec la tenancière. Une femme d'une cinquantaine d'années mais qui en paressait dix de plus, des dents jaunis par le tabac, des cheveux roux ternes tombaient sur ses épaules osseuses et cachaient la peau de son cou tatouée, où était inscrit un prénom délavé, peut-être « Marcel ».
Anna s'assit délicatement, retira son duffle-coat humide, bu une gorgée, calla son dos dans la mousse de la banquette et le regarda. Ses yeux étaient posés sur elle, ils ne la regardaient pas, ils la transperçaient, la voyaient toute entière, mais bizarrement elle se sentait à l'aise, détendue.
...
Une légère odeur de cèdre flottait dans l'air et embaumait l'oreiller dans lequel elle enfuit sa tête en prenant une grande inspiration. Les draps un peu rêches irritaient sa peau nue, elle sentait un souffle chaud, régulier, qui soulevait sa frange. Elle ouvra doucement ses yeux, les referma, plusieurs fois afin d'accommoder sa vue encore brouillée par l'alcool. Le visage de Jacob était si proche du sien qu'elle eut un mouvement de recul. Le jour était levé depuis longtemps, la lumière traversait les épais rideaux qui pendaient lourdement et faisait apparaitre les grains de poussière qui volaient dans la chambre. La couverture était posée sur ses hanches, sa peau était lisse et pâle, sans imperfections, jusqu'à ce que les yeux d'Anna s'arrêtèrent sur une tâche encore plus claire, sur son flanc. Elle plissa les paupières, il n'y avait pas une tâche mais au moins cinq dispersées sur son abdomen, elles étaient fines, d'environ sept centimètres chacune. Elle tendit l'index voulant effleurer une cicatrice, elle était calme, son tremblement était à peine perceptible mais elle se ravisa.
Elle avait été naïve, beaucoup trop naïve.
Elle souleva délicatement la couverture et sortit du lit sans un bruit ; le béton cité était froid sous ses pieds nus. Pendant un instant, elle resta au milieu de la pièce à contempler les innombrables souvenirs du monde entier que Jacob avait entreposé dans sa chambre. Une statuette de Bouddha, qui venait certainement de Thaïlande, trônait fièrement en haut de son armoire. Sur un petit meuble de bambou, était exposé une dizaine de bibelot ; une flute de Pan péruvienne, un attrape rêve où était inscrit « CANADA » en lainage orangé, une bouteille de rhum blanc qui provenait de Cuba, une maquette du Colisée ; les petits ronflements de Jacob rappelèrent à Anna qu'il faillait qu'elle se dépêche. Elle rassembla rapidement de ses affaires éparpillées sur le sol et referma la porte, ses chaussures à la main.
...
Il devait être tard, le soleil était déjà couché et les lampadaires allumés. Elle avait dû dormir pendant longtemps, elle ne se rappelait plus très bien comment, ni quand elle était rentrée. Anna posa son mémoire qu'elle avait entre les mains, à côté d'elle sur le canapé ; en cherchant dans sa mémoire sans réel succès.
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Les yeux d'Anna
General FictionLa plupart des gens aiment la compagnie, ont des amis, de la famille sur qui se reposer. Mais quand tous le monde vous tourne le dos pour se que vous êtes, il vaut mieux avoir été habitué à la solitude. Nous caractérisons nous pour ce que nous somm...