Éva est passée devant le piano deux fois. Elle n'a pas fait exprès et elle a ignoré sa présence. De ses pas lasse, elle a marché devant l'instrument faisant de son mieux pour ignorer la lourde tentation de celle de le regarder et de faire voler ses doigts sur les touches.
Elle a fait vingt-cinq pas avant de sortir de la salle.
Après, elle a soufflé.
Éva n'a jamais vu le piano. Elle en a entendu parler, oui. Mais elle ne l'a jamais vu. Le piano, à ce qu'on dit, n'est pas bien. Il apporte des souvenirs enfouis, des larmes refoulées, des pièces jamais faîtes et des mots qui n'ont jamais été dit. Certains l'appellent le piano brisé. D'autre le porteur de cauchemars.
C'est un jeune homme qui lui en a parlé. Il s'appelle Tristan. Les mots glissaient le long de sa langue, des larmes d'un teint bleuté sont descendues de ses joues et elle en est venue à la conclusion qu'il était drogué. Oui, c'est bien ça, drogué. Tristan est un homme drogué.
Il est seulement dans le début de sa trentaine et Éva est terrifiée de la façon dont il parle. On dirait un mort. Et chaque fois qu'il parle du piano, on a l'impression qu'il se lamente, qu'il souhaite que la mort entende ses plaintes et l'emporte.
Lorsque Éva a appris que le piano était le centre de la tristesse de Tristan, elle lui a proposé d'aller le retrouver. Tristan a regardé Éva horrifié et puis d'un ton plutôt médiocre, il a répliqué que le piano lui apporterait la mort.
La fois d'après, lorsqu'elle l'a vu, il lui a tout déballé. Il lui a dit que lorsqu'il avait vu le piano, il avait vu quelqu'un.
Une jeune fille.
Une très jeune fille.
"Je l'ai tuée, tu sais. Tout ça, c'est à cause de moi, Éva. Elle s'appelait Éléonore. Elle était très belle et elle est morte trop tôt. Beaucoup, beaucoup trop tôt. Elle avait de très beaux cheveux, des cheveux tellement noirs, noirs et très doux. On aurait dit des plumes de corbeaux. Éléonore aimait beaucoup les corbeaux, c'est le seul enfant que je connais qui aimait les corbeaux. Elle me disait que les corbeaux, ils étaient juste très tristes et c'est pour ça qu'ils chantaient mal. Parce que leurs larmes étouffaient leurs belles voix.
"Ses yeux. Oh, ses yeux étaient tellement beaux. Des yeux verts encadrés par des sourcils un peu ébouriffés mais quand même tracés, des sourcils très noirs aussi. Elle avait des yeux perçants, si elle avait grandi, elle aurait été une très belle femme. Très belle femme. Elle avait juste six ans..Ce n'est pas juste. Elle ne devait pas mourir. C'est injuste. C'est...répugnant! C'est ignoble. Oui, c'est ça, ignoble.
"Eh, oh Éva, je m'étais remis du chagrin et puis je suis arrivée dans cette salle et j'ai aperçu le piano et puis, c'est comme si tout avait disparu, je n'étais plus sur Terre. J'étais quelque part, dans l'univers, avec le piano. Et après...après j'ai l'ai vue."
Et puis là, il commençait à pleurer. Éva avait entendu cette histoire une dizaine de fois et elle la connaissait par cœur. Tristan parlait toujours de sa fille. Toujours. Parfois, Éva regrettait de ne pas pouvoir ramener Éléonore à la vie.
***
Parfois, elle déteste le piano.
Mais la plupart du temps, elle meurt d'envie de juste le voir. Elle a besoin de nourrir sa curiosité, maudit soit-elle. Elle doit voir ce piano et puis, aussi bizarre soit-il, elle est curieuse de savoir qu'est-ce que le piano lui montrerait.
Dans sa vie, elle a rencontré des milliards de gens qui ont vu le piano. Parfois, pour certains d'eux, la cause triste d'avoir vu l'instrument leur a redonné goût à la vie. Mais la plupart d'eux se morfondent sur leur sort et mordent leurs doigts, priant à la mort de venir les prendre.
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Éphémère
Kısa HikayeÉphémère: (Adjectif singulier invariant dans son genre) 1. Qui ne dure ou qui ne vit qu'un jour, qui ne dure pas. 2. Par extension qui n'a qu'un temps, passager, fugitif. Meilleur classement: #38 nouvelle
