Chapitre 6

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Margaux

27 juin 2014

Les enquêteurs sortent de ma chambre. Je n'ai toujours pas de nouveaux éléments à leur communiquer. Je me souviens du message de Ludivine, d'avoir sauté du mur de ma chambre. Je visualise l'abri-bus et plus rien. Ils ont d'abord trouvé le corps de Ludivine, morte, étranglée. Puis le mien, à environ un kilomètre. Se souvenir me donne encore plus mal au crâne. Les médecins me disent que c'est normal entre le traumatisme crânien et le choc psychologique. Mon corps se protège. C'est sa façon de dire stop. Mon dos me fait souffrir aussi. Mon agresseur m'a poignardée deux fois mais aucun de ses coups n'a touché d'organes vitales. L'équipe médicale dit que c'est une chance. Nous n'avons vraiment pas la même conception de ce mot. Ma meilleure amie est morte. On a essayé de me tuer et je dois aller vivre chez mon géniteur. Pour mon bien, apparemment. Je ne le connais plus et je ne sais pas si je vais le reconnaître. Bon, là, c'est ma mauvaise fois qui parle.

Mes soeurs sont là. Leurs larmes ne s'arrêtent pas de couler. Elles me disent que je serais bien chez lui, de ne pas m'inquiéter, que ce n'est que pour deux mois. Leurs discours sonnent faux. Pourquoi je ne pars pas m'installer chez l'une d'elles ? Je ne poserais pas la question car je ne veux pas entendre leur mensonge. Elles ne veulent tout simplement pas de moi. Deux mois au soleil devraient me requinquer. Qu'il neige, pleuve ou vente, rien ne ramènera Ludi. Mes copines ont aussi demandé de mes nouvelles et souhaiteraient me téléphoner. Je n'ai pas envie d'entendre leurs voix et qu'elles me posent des questions. Par texto, pourquoi pas mais je n'ai plus de portable. Pièce à conviction!

Ma soeur ainée me tend un sac.

_ Nous avons pensé que cela pourrait t'être utile pour pouvoir nous joindre quand tu seras là-bas.

Je découvre un téléphone dernier cri mais cela me fait ni chaud ni froid.

_ Merci mais c'est où chez lui ?

_ Il habite à coté de Cannes, dans un appartement avec 4 chambres. En plus, c'est proche de la mer.

_ Je ne comprend pas votre attitude. Il réapparait après plusieurs années d'absence et vous l'accueillez en héros.

_ Tu te trompes ma puce mais plus tu seras loin, moins tu seras en danger.

Je n'insiste pas et je découvre mon nouveau portable. Les seuls numéros enregistrés sont ceux de ma famille et mes copines de la bande des cinq (désormais des quatre). A la demande des gendarmes, je ne dois révéler à personne l'endroit où je pars vivre.

L'heure de la fin des visites approchent. Elles me quittent en me promettant de revenir demain. J'en profite pour allumer mon téléphone. Il n'arrête pas de vibrer, les filles. J'aurais dû m'en douter et un dernier message de ma soeur me demandant d'être correct avec lui. Je n'ai pas à coeur d'installer Facebook dessus. Je sais qu'il faudra bien que je le fasse pour fermer mon compte mais pas aujourd'hui. Je commence par créer une conversation groupée, ça m'évitera de tout répéter dix fois.

Lucille est la première à parler :

_ Que s'est-il passé Margaux ? Comment vas-tu ?

Je souffle un bon coup et je me lance :

_ Je ne sais pas aux deux questions.

Marie me dit qu'elle ne comprend pas, Ludi devait rentrer directement chez elle. Moi non plus, j'ai beau chercher, je ne vois pas ce qu'elle pouvait avoir à me dire de si important. Je leur demande si Thomas les a contacté. Personne ne me répond.

_ Les filles, c'est quoi le problème?

Je patiente mais aucune réponse ne me parvient.

_ Dites moi.

_ Soignes-toi et les mecs, on s'en fout m'écrit Juliette.

Marie finira par me dire qu'il m'aime bien mais qu'il voulait vivre une histoire simple, pas un merdier pareil. Ca a le mérite d'être clair. Finalement, c'est pas plus mal. Je vais partir quand mon état le permettra et gérer une histoire n'est plus ma principal préoccupation. Un toc me fait revenir à la réalité. Mon père est devant moi. Il me regarde. Je détourne la tête.

_ Bonjour Margaux.

Sa voix s'étrangle. Je ne répond pas. J'attend qu'il poursuive.

_ Cela fait si longtemps que je souhaite te revoir.

_ Je n'ai pas déménagé. Le numéro de téléphone de la maison n'a pas changé, non plus.

Je lui crache ses mots avec colère. Je ferme les yeux. Il me faut que je me calme. La douleur me vrille les tempes.

_ Ta colère est justifiée mais je vais te demander de m'écouter jusqu'au bout. Dans ma vie, j'ai fais beaucoup d'erreurs. La première a été de partir comme un voleur en pleine nuit. La deuxième est de n'avoir jamais repris contact avec vous. Plus le temps passait, plus je trouvais déplacer de revenir vers vous mais il n'y a pas un jour, je t'assure où je n'ai pas pensé à toi.

Mes larmes coulent mais je ne pipe pas un mot. Ces mots, je les ai tant rêvé. Ils me laissent pourtant un goût amer dans la bouche. Il aura fallu un drame pour qu'il soit là.

_ Ce que tu as vécu est atroce. Je ne peux pas prétendre savoir ce que tu ressens mais je te propose de venir te reposer chez moi, chez nous. Je vis à coté de Cannes. J'ai refait ma vie avec Valérie. D'une précédente union, elle a eu Romain. Il a le même âge que toi. Vous allez bien vous entendre. Nous avons eu une fille, une soeur pour toi. Elle s'appelle Lou. Elle a deux ans.

Ma bouche est grande ouverte, je pourrais presque gober les mouches.

_ Tu viens, tu te refais une santé et quand tout sera réglé, tu rentreras chez toi. On pourra apprendre à se connaître. Tu as beaucoup changé depuis la dernière fois que je t'ai vu. Tu es si mince, si pâle. L'air de la mer te fera du bien. Qu'en penses-tu?

Je ne peux que acquiescer. Ce n'ai pas comme si j'avais le choix. Personne ne veut de moi.

_ On part quand?

_ Logiquement dans quarante huit heures si ton dernier scanner est bon. Je suis navré d'avoir à te l'annoncer mais ça sera le jour de l'enterrement de ton amie. Le procureur a demandé à ce que tu n'y assistes pas, ce serait trop dangereux.

Je n'entend plus rien. Les sanglots m'étouffent. Je jette tout ce qui se trouve à ma portée jusqu'à ce que je sente l'aiguille s'enfoncée dans mon bras.

Pour toiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant