Nous avons mis à jour nos Directives de Contenu.
Consultez les dernières directives pour continuer à partager des histoires en toute sécurité.

La Roue de Fortune

687 115 11
                                        

J'ai joué. J'ai perdu. A quel instant, exactement, se rend-on compte que l'on a perdu ? A quel instant une situation bascule-t-elle pour devenir inévitable ? Je vois l'avenir comme une multitude de portes ouvertes devant moi. Des dizaines de chemins, des ramifications qui se multiplient à l'infini, au sein de cet immense labyrinthe qu'est la vie. Pourtant, comme dans chaque labyrinthe, il y a des impasses. « Dead End », en anglais. Est-ce une « dead end » qui m'attend aujourd'hui ?

La bataille fait rage depuis des heures déjà. Ça ne ressemble à rien de ce que j'ai jamais connu. Ça ressemble à des sables mouvants : la situation s'échappe sous nos pieds, la victoire se défile, inexorablement, et nous précipite tous dans sa chute...

Avant aujourd'hui, même avec la guerre qui grondait au loin et la présence putride des Mangemorts dans le château, je crois que je n'étais qu'une fille ordinaire. J'aimais la mode, les bijoux et le maquillage, j'aimais rester debout tard dans la nuit à échanger des ragots en rêvant de ce que serait ma vie avec mes amies, j'aimais le sexe, j'aimais les garçons et j'aimais les filles... Je voulais me faire belle pour leur plaire. Je voulais goûter à tous les plaisirs que pouvait me donner ma jeunesse. Une cerise sur la crème d'une pâtisserie, un nouveau ruban dans mes cheveux, la langue de Parvati entre mes cuisses... Je vivais, tout simplement. Complexée de rien, amoureuse de tout. Il n'y avait aucun mal dans tout ce que j'entreprenais. Rien qu'une soif de tout, toujours plus. Parce que je suis une fille, je sais les rumeurs qui couraient derrière mon dos : nymphomane pour les plus polis, pour les autres, je vous laisse imaginer...

C'est sexy, un garçon qui fait tomber toutes les filles, pas vrai ? C'est accepté, envié. Admiré. Une fille qui fait tomber les garçons, en revanche... Une fille qui aime aussi les filles...

Je n'en ai jamais rien eu à faire de toutes ces histoires. J'ai cette réputation, je l'assume. Ginny aussi l'a assumée, et aujourd'hui, elle est une héroïne. Moi, je n'aurai pas ce destin...

Toutes les portes se sont refermées aujourd'hui. Je l'ai senti tel un piège dont les mâchoires se resserrent, pour ne plus jamais lâcher prise. Mon avenir git entre ce piège, ensanglanté. Mon futur saigne par tous les pores de ma peau. Les chemins se sont taris jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un seul embranchement, une seule destinée, une seule... Les mâchoires de Fenrir Greyback.

A quel instant ai-je su que j'allais mourir, exactement ? C'est étrange. On pourrait penser que les lois de l'univers s'inverseraient pour un tel instant. Il devrait y avoir un déclic, un bouleversement, quelque chose. Mais non. L'univers est indifférent à tout ce qui peut nous arriver. La roue de fortune continuera de tourner, avec ou sans moi, avec mon cadavre écrasé sous les rayons du destin. Peut-être se souviendra-t-on de moi quelques instants. On dira : « Cette bonne vieille Lavande Brown, toujours partante pour un petit tour entre les draps, quel dommage qu'elle nous ait quittés si tôt ». Personne ne se rappellera de moi pour ce que j'étais vraiment.

C'est peut-être cela, la tragédie de la mort : au bout d'un moment, la vie reprend son cours. Le temps passe, la poussière engourdit les mémoires. Alors seulement survient la véritable mort : lorsqu'on vous oublie. Lorsque plus personne n'est capable de se rappeler de la couleur exacte de vos cheveux sous un ciel d'été, de votre sourire, du goût de vos baisers...

Adolescente, je sais que je n'ai représenté dans l'esprit de mes camarades qu'une image de façade. La fille blonde un peu délurée, un peu stupide peut-être, mais stupide à leurs dépens : stupide pour mieux les séduire, pour mieux retirer d'eux tout ce que je désirais, sans même qu'ils ne s'en rendent compte...

Une seule personne aura pris la peine de me comprendre, de me connaitre vraiment. Une seule personne m'a toujours vue et acceptée pour ce que je suis. Parvati.

Alors aujourd'hui, tandis que la douleur referme son emprise sur mes chairs en prélude à la mort, je ne souhaite pas penser aux mâchoires de Fenrir Greyback. Je ne pense pas à mes parents, à mes professeurs, à mes camarades indifférents et à l'image qu'ils garderont de moi-même. Non, au seuil de la mort, je ne pense qu'à Parvati.

Je te revois lors de cette première nuit que nous avons passé ensemble, mon amour. Si timide dans ta chemise de nuit noire. Si stupéfaite de voir tes désirs reflétés dans les miens. Je revois tes lèvres chercher les miennes, avec l'hésitation délicieuse des premières fois, et moi qui réfrénais mes ardeurs pour ne pas te brusquer, pour mieux te savourer... Si je ferme les yeux, je peux presque sentir la douceur de ta peau. L'odeur de tes cheveux, et ce parfum au jasmin que j'ai toujours adoré. Je me souviens t'avoir touchée, embrassée. J'entends chacun de tes soupirs tandis que ton corps se tordait sous mes doigts, et à quel point j'ai aimé te goûter, enfouir mon visage dans ce petit monde secret pour t'initier à tous ses délices, ses trésors, ses interdits...

Au cours de ces derniers mois, grâce à toi, j'ai été heureuse, Parvati. Je me suis sentie acceptée. Je t'ai regardé éclore et t'épanouir, découvrir en douceur le sentier des plaisirs sensuels avec moi, t'ouvrir à ton corps, au mien, à l'acceptation de tes propres désirs...

Je n'ai peut-être pas fait grand-chose, dans ma vie. Je ne resterai pas dans les mémoires et je n'aurai rien accompli. Mais je peux dire, au moins une fois, que j'ai été amoureuse. J'ai aimé une jeune femme et je suis devenue unique à travers elle. Elle est tout pour moi, comme je suis tout pour elle. A travers elle, ma mort aura un sens.

J'ai joué. J'ai perdu. Mais au moins aurai-je vécu. 

Les Jeux du SortDes histoires addictives. Découvrez maintenant