La cellule est froide et nue. Depuis des années que l'on m'a jeté ici pour y mourir, cela fait longtemps que plus personne ne se préoccupe de moi. On me nourrit, on me surveille, on me laisse contempler le Soleil de temps en temps. Mais celui que j'étais autrefois est bel et bien mort. Le respect, l'admiration, la haine ou la terreur que j'ai pu inspirer se sont envolés depuis longtemps. Mon nom ne suscite plus que de brefs échos dans les remous du monde, une note de bas de page dans les livres d'histoire, tout au plus.
Pourtant, j'ai été grand, autrefois. J'ai été fort, et j'ai connu le meilleur de tous.
Un souffle d'air interrompt mes réflexions. Lorsque l'on a passé plus des deux tiers de sa vie en cellule, il est parfois difficile de garder le cours de ses pensées. Elles se baladent, ricochent sur les murs de pierres nues, tentent désespérément de s'échapper... Sans y parvenir.
Aujourd'hui, quelque chose est différent dans l'air, pourtant. Je le ressens. Voilà sans doute ce que cela fait de passer des décennies privé de sa nature profonde, loin du monde de la magie. A présent, mon instinct réagit comme un voyageur assoiffé en plein désert. Avide de la moindre source d'eau. Moi, je ressens le pouvoir lorsqu'il approche, et je sais qu'il est venu pour moi aujourd'hui.
Cela fait un petit moment que je m'y prépare, déjà. Depuis que l'un des gardiens a eu la prévenance de m'avertir de la mort d'Albus. Qu'ai-je ressenti à cet instant ? Une étrange tristesse, qui ne m'avait pas étreint depuis...
Sans résister, je ferme les yeux. La fraicheur du soir m'enveloppe, mais ce n'est pas grave. J'ai connu pires rigueurs à l'intérieur de moi-même. Je préfère laisser les souvenirs m'envahir, cette nuit. Les souvenirs, c'est tout ce qu'il me reste. Et les regrets. Le scénario mille fois rejoué de ma vie, telle qu'elle aurait pu être. Avec Albus...
Je me souviens du jour où je l'ai rencontré. Très jeune homme, en charge d'une famille qu'il ne voulait pas assumer, une famille qui le réfrénait, disait-il, dans son chemin vers la grandeur...
La grandeur. Ce mot me parlait, à l'époque. Albus me parlait. Ses airs bravaches, son ambition, son ingéniosité, sa volonté de conquérir le monde, avec férocité s'il le fallait... Pour moi qui débarquais de mes contrées oubliées, jamais je n'avais rencontré un être aussi vivant qu'Albus. Aussi intense, aussi captivant, en une seule rencontre...
Je n'ai pas tardé à l'accompagner dans ses projets, et plus loin que cela. J'ai découvert l'amour avec Albus. La sensualité, la passion comme je ne l'ai jamais connue depuis. Peu de gens aiment à se souvenir qu'il fut un jour un adolescent aux cheveux auburn et au visage glabre, beau et solennel dans sa maturité, le regard déjà investi de cette intelligence bleue qui ne le quitterait jamais... Peu de gens parviennent à voir l'homme, le très jeune homme, derrière le sage. Et moi aussi, j'ai été jeune. Je peux même dire que j'ai été beau. Avec ce profil grand et blond des hommes du Nord...
Albus et moi nous sommes trouvés, l'espace d'un été, d'une folie partagée. Aujourd'hui mon corps fatigué a tout oublié des nuits de plaisir, du goût de ses baisers sur mes lèvres, de comment c'était de sentir ses mains sur mon corps et son désir en moi, moi en lui... Mais mon cœur, lui, se souvient. Même après que tout se soit fini en désastre. Même après les années de séparation, la déserrance, la descente au plus noir de moi-même, et l'affrontement, enfin... Même après tout ce temps, je n'ai pas oublié. Ce que cela faisait de l'aimer... D'être aimé par lui, même si c'était fini. Même si je lisais le déchirement dans son regard...
Un grand craquement retentit dans le couloir, juste à côté de ma cellule. C'est lui, je le sais. Je l'attends. Il y a longtemps que la peur m'a déserté. Peut-être que si j'avais davantage éprouvé la peur, étant plus jeune...
Peut-être que je n'aurais pas commis toutes les erreurs qui m'ont conduit jusqu'ici. Toutes celles qui m'ont séparé de lui...
Pendant cet été à moitié rêvé, Albus et moi avons fait comme tous les jeunes amoureux de notre âge : nous avons refait le monde. La seule différence était que nous avions le talent, et la patience pour l'appliquer. Où nos chemins se sont-ils séparés, je ne saurais le dire. En ce jour terrible qui a vu la mort d'Arianna, sans doute...
Ce souvenir-là, je me le refuse, mais il s'impose à moi. Sans arrêt, je revois en pensée les larmes dans les yeux d'Albus, le désastre sur son visage, dans sa voix, et la sensation d'entendre son cœur se briser en même temps que son amour, sa foi en moi, nos espérances...
Je suis parti ce jour-là. J'ai fui, comme un lâche. J'ai changé ma honte et mon chagrin en colère, je les ai transformés : j'ai donné vie à cette vision qu'Albus et moi nourrissions, en dix fois plus grand, dix fois plus dur...
Je me suis perdu dans ces rêves qui n'auraient jamais dû prendre vie. J'ai noyé l'homme que j'étais, l'homme que j'aimais, sous un océan de ténèbres. Ai-je fait tout cela pour le provoquer ? Dans l'espoir que nous aurions à nous retrouver face à face, un jour ou l'autre, et qu'il m'achèverait ?
Peut-être bien. J'aurais dû me douter, pourtant, qu'Albus ne m'achèverait pas. J'ignore si c'était une marque de cruauté ou de compassion de sa part. Je me souviens de son regard, au moment ultime, lorsque le combat a définitivement basculé : j'y ai lu une hésitation, sincère, et peut-être un reste d'amour pour moi... Un reste d'espoir...
L'espoir, c'est bien ce qui t'a toujours animé, Albus. On te disait capable de voir le meilleur en chacun, d'accorder une seconde chance à tous. Avais-tu cette même indulgence pour moi ? Avais-je droit à une seconde chance dans ton cœur ?
Je crois que oui. Cette pensée me réchauffe la nuit, me réchauffe à cet instant même, au seuil de te rejoindre...
La peine que j'ai ressentie au moment de ta mort était authentique. Quelque part, ce fut l'instant le plus vrai qui se soit jamais révélé à moi-même. Même si tu ne m'as jamais rendu visite, même si nous ne nous sommes ni vus ni parlés pendant des dizaines d'années... Je sais qu'au fond de toi, tu m'as pardonné, et toujours aimé. Je sais que j'ai été pour toi un trésor enfoui, chéri, inavoué, comme tu as été le mien. Je sais que cet été et ses regrets étaient ancrés en toi, pour le meilleur et pour le pire. Je déplore que tu aies eu à souffrir une mort si cruelle...
Mais tout est bien, à présent. Mon heure arrive. J'ignore si je vais te rejoindre, Albus, mais je sais que je mourrai avec ton nom sur mes lèvres.
La porte cède. Voldemort arrive. Il est tel que je l'imaginais : grand, pâle, sans amour ni chaleur dans son aura. Lui ai-je ressemblé un jour ? Peut-être, je ne sais pas. Moi, je t'avais au fond de mon cœur, Albus. Même aux pires moments, lorsque je refusais de l'admettre. Cet homme-là n'a personne. Et je le plains sincèrement.
- Où est-elle, Grindelwald ? me demande-t-il de sa voix claire en se penchant sur moi, tel un égal.
« Pauvre fou », ai-je envie de lui dire. « Le spectacle de ma carcasse dans cette cellule ne t'a donc rien appris ? Tu ne mesures donc pas à quel point ce chemin est vide ? »
Tant pis. Il ne m'appartient pas de le faire dévier de cette voie. Moi entre tous les autres, j'en ai perdu le droit depuis longtemps. Tout ce qui compte, c'est rejoindre Albus aujourd'hui. Je savoure l'ironie qui veut que le jugement s'abatte sur moi de la main de cet homme, la main du mage noir qui m'a succédé, et que tu as combattu toute ta vie, Albus...
Notre âge est bel et bien mort. Il est temps pour une nouvelle forme de guerre. Celle-ci sera plus terrible, j'en ai peur. Je plains les héros qui nous succèderons. Pour moi, tout cela n'a plus d'importance :
- Elle est avec lui, je réponds. Elle a toujours été avec lui. Albus...
L'éclair de lumière verte ne se fait pas attendre. Je vois cela comme une délivrance.
Albus, notre combat s'achève enfin.
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Les Jeux du Sort
FanfictionTarot divinatoire : 22 cartes, 22 destins, 22 personnages. Une réécriture du tome 7 au prisme de la guerre, de la beauté, des triomphes et de la mort, de la fatalité... et de l'amour, peut-être ? (Suite de "Zodiaque").
