Je voulais juste m'échapper une seconde, une minute. Et je suis tombée. Radicalement tombée sur le sol givré de cette nuit d'hiver. Il m'a regardée. Une seconde. Une minute. Et plus tard, je suis tombée à nouveau...
Christobel et Scott, deux êtres...
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Six mois plus tard ...
Quand j'avais six ans, j'ai été transférée dans un orphelinat, à croire que la durée de mon séjour chez ma première famille d'accueil avait expiré. Mais ce n'était pas pour me déplaire, loin de là. Je rêvais tous les soirs de m'échapper de cet endroit.
J'ai toujours dit que je n'avais jamais connu mes parents, aussi loin que ma mémoire me le permet, il semblerait qu'ils n'aient jamais existé. Je n'ai donc pas de famille biologique. Personne ne partage mon sang. Pourtant j'en ai bien une, de famille. Et je l'ai trouvée dans cet orphelinat. Elle s'appelle Bubble. Quand je l'ai rencontrée, elle refusait qu'on l'appelle par son vrai prénom, Elizabeth. Depuis qu'elle avait eu la chance d'assister à son premier film au cinéma, elle tenait à ce qu'on l'appelle par le prénom du personnage principal du dessin animé. Et je l'adore. Par un hasard douteux, on s'est toujours retrouvé dans la même ville, au même moment. C'est mon acolyte de valises, ma sœur, ma meilleure amie.
Je suis en train de fixer l'intérieur de la chambre où je vis, appuyée contre l'évier de la cuisine. La porte grande ouverte, j'y aperçois mes sacs, faits, prêts à être chargés sur mon dos, tenus dans mes mains. Dans quelques jours je mets les voiles. Dans cinq jours je souffle les bougies de mon dix-huitième anniversaire. Je pars. Pour de vrai. Pour de bon. Tout ça, tous ces visages, toutes ces paroles, tous ces regards, c'est fini. Je termine en une seule gorgée mon verre d'eau, puis le nettoie lentement. La mousse qui s'accroche à la surface me rappelle que ce soir je vois Bubble. Durant le mois entier elle n'a fait que de me rappeler que cette nuit, Amélia et Maximus ne sont pas là, en voyage d'affaires. C'est donc l'opportunité parfaite pour fuir, un moment, un instant... Je ferme avec force les paupières, tâchant d'oublier le regard profond de cet inconnu qui m'a semblé si familier un soir où je m'étais échappée. Depuis cette nuit de liberté, je n'ai pas connu d'autre nuit magique comme celle-ci. Ce soir, c'est la première fois depuis des mois que je n'ai pas salué la lune et les étoiles. Je suis surexcitée et nerveuse à la fois. Je ne sais pas où on va, combien de temps cela va durer. Je place totalement ma confiance dans les mains de Bubble.
***
- Une boîte ? Bubble tu m'emmènes en boîte ? Je m'exclame, les yeux sortant presque de mes orbites. Je ne peux pas aller en boîte, tu es dingue ou quoi ?
- Quoi ? Rit elle en prenant mon bras. Allez Chris, on va s'éclater, tu vas voir !
Ses yeux pétillent d'une joie que j'aimerais voir plus souvent. Je regarde un moment ses cheveux fins jouer avec ses joues peuplées de tâches de rousseur, alors qu'elle secoue la tête, enthousiaste comme jamais.
- S'te plaît, s'te plaît Chris. Elle fait la moue en me tirant la main, comme une enfant, et j'explose de rire.
- Mais Bubble, je n'ai pas dix-huit ans, je pourrais jamais entrer !
- Le videur est un ami, allez s'il te plaît !
Je jette un œil au présumé videur. Ouais, d'où il sort lui ? Je reporte mes yeux inquiets sur mon amie. Je suis toujours pleine d'inquiétude quand je la retrouve au petit matin, les yeux cernés, et la voix cassée, je n'aime pas savoir qu'elle passe ses nuits à traîner dans des bars ou des boîtes. Mais on traîne tous nos valises comme on le peut.
Elle me fait ses yeux de chien battu, et bien évidemment, je craque.
- Okay, okay, c'est bon tu as gagné ! Je dis en levant les mains en l'air, résignée.
Comme prévu, le videur, un gars d'une vingtaine d'années, couvert de tatouages, nous laisse passer en un claquement de doigts. Je ne peux passer à côté du regard que Bubble et lui s'échangent. Je pince les lèvres et secoue la tête. Chacun traîne ses valises comme il le peut.
La musique qui envahit la pièce est si forte que je pourrais jurer sentir le sol trembler sous mes pieds. Je suis presque bouche bée quand je vois tant de corps danser en rythme sous les lumières sombres de la pièce. Quelqu'un me tend un verre, mais je décline en repoussant la boisson d'une main tremblante. Bubble, elle, l'accepte sans faire d'histoires et commence à remuer les hanches. Elle vide le verre d'un trait, et m'attrape les mains. Elle me hurle de me détendre et de m'amuser. Et c'est ce que je fais. J'oublie les gens autour de moi. J'oublie la peine qui m'attend dans cinq jours. J'oublie que je n'ai nulle part où aller. J'oublie que personne ne veut de moi sous son toit. J'oublie. J'oublie. J'oublie... Et je me souviens que je suis en vie. Je sens mon sang battre dans mes veines alors que mon corps bouge, saute, vit. Je vais m'en sortir. Parce que je porte mon doigt vers le ciel, et que tout ira bien. Parce que je suis en vie, et que malgré mes valises, je peux peupler la Terre, j'ai ma place. J'en suis convaincue. Comment cela peut-il en être autrement ? On m'a claquée la porte au nez, on m'a jetée dehors. Mais je suis là. Et ça continuera. J'ouvre les yeux, et souris jusqu'aux pommettes en voyant Bubble se déchaîner, et dans ses yeux, je peux voir le bonheur nous dire bonjour. On va s'en sortir. Comme on s'en est toujours sortie. Oui.
Et puis, je décide de briser ma bulle et jette un œil autour de moi. J'arrête tout mouvement quand, assis au bar, les épaules voûtés, un homme retient mon attention. Mon cœur bat encore plus vite, et sans que je ne sache pourquoi mes jambes se transforment en coton. Quand l'inconnu tourne la tête dans ma direction, je réalise que mon cœur a tout simplement reconnu ce garçon. Qui est loin d'être un étranger. Son regard dans le mien, c'est comme si toutes les pièces de mon puzzle s'assemblaient à nouveau. Comme cette nuit là...