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Je stationne la voiture puis descends en prenant mon sac. Je m'arrête un moment pour lire la
banderole sur laquelle on annonce la réouverture de la banque.
- Bonjour. Salué-je un employé en entrant.
- Bonjour!
Je prends le temps d'admirer les changements qu'on y a opérés: Les agents de sécurité ont
augmenté, sans doute pour renforcer le système. J'aperçois des têtes inconnues. Au milieu d'elles,
une, couverte d'une épaisse tignasse noire, se fait voir. Je m'avance vers elle et la prend dans mes
bras.
- Marie!
- Emma, ma chérie. Comment ont-été ces jours loin de moi? Me demande-t-elle en jouant à
l'adolescente.
- C'était les meilleurs. Rigolé-je avec elle.
Elle reprend sa mine sérieuse et me regarde un instant avant de me demander:
- Sérieusement, comment tu te portes?
- Je vais bien, ma chérie. Je lui réponds en souriant largement. Et toi?
- Tant que je suis entourée de mes deux amours, je vais bien.
Elle m'offre un sourire à son tour. Bien que mère célibataire, elle semble être heureuse avec ses
deux enfants. Ses deux hommes comme elle les appelle. La différence entre elle et moi est
frappante. Elle a préféré divorcer, élever seule ses enfants malgré la cherté de la vie en Haïti que
de rester vivre avec un homme qui la trompe. Car, dit-elle, sa fierté de femme passe avant tout.
Moi aussi, j'ai ma fierté de femme sauf que nous ne sommes pas les mêmes. A un moment, j'ai
rêvé fonder une famille où je verrais grandir mes enfants. Mais tout ça, c'était avant que Georges
en décide autrement.
- Rejoignez-nous svp. Retentit une voix masculine.
Nous rejoignons les autres de manière à former un cercle autour d'un jeune homme barbu, vêtu
élégamment d'une veste noire et d'un pantalon gris. Ses grands yeux bruns me rappellent soudain
quelqu'un que j'ai connu il y a déjà longtemps.
- C'est le nouveau directeur. Me chuchote Marie en comprenant mes questions muettes.
- Bonjour. Débute l'homme, je suis votre nouveau directeur et j'espère déjà qu'ensemble on
va bien travailler afin que la banque continue à aller de l'avant. Le malheureux incident qui s'est produit ne se passera plus et ceci je vous l'assure. Le gouvernement a pris de nouvelles
dispositions afin de renforcer le système de sécurité.
Il se tait un moment comme pour chercher les mots et reprend:
- Mon nom c'est Pierre Calixte. Je compte sur la collaboration de chacun. Bon travail à vous
tous!
Sur ce, il conclut et se retire.
- Il ne nous a même pas dit ce qu'est devenu l'ancien directeur. Ah! Tout est politique dans ce
pauvre pays. Se plaint Marie en reprenant son poste.
Je ne fais aucune remarque à son commentaire alors que je prends mon poste à mon tour.
- Pourquoi tu ne dis rien?
- Parce que ce sont des décisions administratives. Je n'ai pas à m'emmêler. Nous ne sommes
que de simples employées. Lui rappelé-je.
Elle ne dit plus rien et se perd dans la lecture d'un dossier. J'en profite aussi pour analyser certains
de mon tiroir.
- Dis, tu as vu comment il te regardait?
- Qui?
- Le directeur.
Je lève les yeux vers elle, la fixe un moment pour voir si elle est sérieuse et secoue la tête. Elle se
fait toujours des idées.
- Et j'ai bien vu comment toi tu le regardais.
- C'est juste qu'il me rappelle quelqu'un. Avoué-je en essayant de chasser ces mauvais
souvenirs de ma mémoire.
- Madame Thomas?
Je tourne la tête vers la secrétaire.
- Le directeur vous attend dans son bureau.
Mes yeux voyagent de mon amie vers elle, en restant clouée à ma place.
- Maintenant. Ajoute-elle d'une voix neutre.
Je m'exécute en me dirigeant vers le bureau alors que je peux sentir le regard enflammé de Marie
dans mon dos.
Elle ne se trompe jamais, on dirait.
Alors que je m'apprête à toquer, une voix grave me dit d'entrer. J'obéis et le salue. Il me répond
avec un grand sourire et me fait signe de m'assoir:
- J'ai cru comprendre que vous êtes Mme Thomas?
J'hoche la tête.
- J'ai beaucoup entendu parler de vous et de combien vous êtes dévouée à votre travail à la
banque. J'ai effectué mes recherches sur vous, vous êtes la fille du grand Luz, n'est-ce pas?
J'hoche la tête de nouveau.
- J'ai une proposition à vous faire. J'ai besoin d'une assistante et je pense que vous êtes la
seule à être digne de ce poste.
- Passer de comptable à assistante? Réussis-je enfin à dire. Avec tout le respect que je vous
dois, monsieur, je ne pourrai pas. Je n'ai pas été formée pour cela.
- Seriez-vous en train de mettre en doute vos capacités? Me serais-je trompé à votre sujet?
Il s'assoit face à moi et continue:
- J'ai besoin de quelqu'un de confiance et cette personne-là, c'est vous. Ne me demandez pas
comment je le sais. Votre salaire sera doublé de plus. Il suffit juste que vous acceptiez.
- Il faut que j'y réfléchisse. Dis-je.
Il se lève alors que j'imite sa position.
- Surtout ne tardez pas. Ajoute-il en me tendant la main.
Je lui promets de lui répondre sous peu avant de me lever.
- Vous partez déjà ? me demande-t-il.
- Oui. M’empressé-je de répondre, étonnée. Vous aviez autre chose à me demander ?
Il passe une main dans ses cheveux, déambule avant de dire :
- Vous êtes mariée ?... enfin, je voulais dire… vous n’avez pas des frères et sœurs ?
Je le regarde, un peu perplexe ne comprenant pas le but de ses questions qui n’ont aucun rapport
avec le travail. J’articule quand même :
- Fille unique. Et vous ?
- Pas moi. J’avais un petit frère. Il était resté vivre à Jacmel alors que moi, j’étais allé
continuer mes études à Port-au-Prince.
- Donc ?
- je vous raconte tout ça parce que je suis revenu à Jacmel pour mon travail mais aussi pour
régler quelques histoires de famille.
- Et moi dans tout ça ?
- Je ne sais pas. J’ai cru que vous pourriez m’aider.
- Je suis désolée, monsieur. Je ne suis là que pour le travail. Si c’est pour ça que vous vouliez
que je sois votre assistante personnelle, je suis désolée de vous dire que je refuse l’offre.
- Ecoutez. Il y a environ de 10 ans que mon petit frère a été tué. On l’a retrouvé battu jusqu’à
mort a une fête. J’ai pu comprendre que vous avez passé toute votre vie ici, vous avez sans
doute entendu parler de cette histoire.
Je commence à me sentir agacée par la situation mais il parait tellement perdu que je ne puis
m’empêcher de demander :
- Au cas où je trouverais quelque chose, votre frère, il s’appelait comment ?
- Jean.
A ces mots, je recule de quelques pas et tire sur la porte pour sortir en courant.
Je me rends dans les toilettes pour me laver le visage. Je me regarde un instant dans le grand
miroir, respire profondément, rapproche mon visage du robinet et laisse l'eau couler dessus.
Pendant ce temps, mes pensées voyagent à travers le temps me rappelant un chapitre de ma vie que
j'ai longtemps enterré. Depuis mes 17 ans. Ceci provoque en moi une sensation étrange comme si
je veux encore voler de mes propres ailes, me sentir libre à nouveau.
Jean. Je l'aimais ce Jean. A 17 ans, j'aimais déjà un homme au prix de ma vie. Je me sacrifiais pour
lui, espérant que cet amour serait réciproque. Si je ratais les cours, si je ne donnais pas de bons
résultats scolaires, c'était parce que je passais la plupart de mes journées chez lui. Et Ceci seuls
Edouard et Annie le savaient. Ils ont toujours été mes boucliers.
Nous étions deux adolescents mais par-dessus tout on s'aimait. Pourtant, un jour tout allait
basculer. J'ai piqué une crise de jalousie parce qu'il a fait un clin d'œil à une Fille du quartier. En
lieu et place d'excuses, de mots doux, je n'ai eu droit qu'à un carnaval de coups. Coups dont je
devais à tout prix éviter mes parents d'apercevoir les marques. Puis, ça a continué. Plus tard, mes
parents ont tout découvert et ont essayé de nous séparer par tous les moyens. D'abord, en le
traînant en justice puis en le menaçant de mort. Sauf que notre amour était plus fort que ça, capable
de contrecarrer vents et marées.
Par la suite, j’ai appris qu'il me trompait. Mon pauvre cœur d'adolescente ne pouvait digérer ça. Je me suis enfermée dans ma carapace, depuis. Etre trahie par mon premier amour, l'homme en qui je
voyais déjà mon mari, avec qui je voulais vivre mon futur, a été pour moi un coup dur. Plus dur
que ceux dont j'étais victime de sa part.
Je ne voulais pas me rendre à la fête qu’organisaient ses amis. J’avais dû le convaincre d’y aller
seul s’il le voulait. Mais ce soir-là, le destin semblait jouer en ma faveur car mes parents m’avaient laissée seule à la maison. Je m’étais donc préparée pour lui faire la surprise sauf que je n’aurais
jamais pensé que si je ne l’accompagnais pas, il se ferait accompagné sans gêne par la fille dont
j’étais jalouse. Quand je l’ai vue assise sur ses genoux à la fête en train de l’embrasser, mon cœur
fut meurtri.

Quand j'imagine qu'il ne me tromperait plus et n'élèverait plus la main sur moi!

- C'est bien que je te trouve ici. Enfin seules pour parler sérieusement.
J'ouvre enfin les yeux et secoue la tête pour chasser de tels souvenirs. Ce chapitre de ma vie est
oublié, enterré. Désormais, je ne suis plus l'adolescente trahie mais la femme d'un homme qui
m'aime sincèrement. Je dois me fier à cette idée-là.
- Oui. Marie, je t'écoute. Dis-je à son intention.
- Si je ne t'en ai pas parlé avant, C'est parce que je n'étais pas encore sûre. Maintenant, je le
suis. Je sais que les thèses que j'avance sont vraies.
- Je ne vois pas où tu veux en venir, Marie. Lui dis-je. Puis on a beaucoup de travail à faire,
on ne peut pas perdre notre temps. Va droit au but.
Elle s'avance vers moi et me prend la main:
- Tu es une très bonne amie, tu sais? Mais par-dessus tout, je sais que tu es une femme
conséquente, impartiale et juste. Et tu dois agir en tant que telle. Je t'aiderai, crois-moi, à le
faire. Ce sera dur pour toi au début mais avec le temps ça passera, ma chérie.
Devant mon incompréhension, elle ajoute après avoir respiré profondément:
- Il faut qu'on dénonce Georges.
Je retire nerveusement ma main des siennes.
- Tu veux parler de mon mari? Qu'est-ce qu'il a fait?
- Ah! Emma, ne nous voilons pas la face. Toi et moi savons très bien qu'il était impliqué dans l'incident dernier. Si je n'ai rien dit à la police, c'est parce que je voulais te laisser du
temps. Puis, il y a eu la perte de ton bébé et ton hospitalisation. J'ai été patiente jusque-là.
Tu n'as rien à perdre dans tout ça. On peut même nous payer pour avoir aidé la police.
- Ah! Oui? Échanger mon mari contre quelques piastres doit être pour moi un honneur, maintenant?
Elle baisse les yeux, un peu honteuse de ce qu'elle vient de dire.
- Puis, reprends-je, Georges n'est pas le genre d'homme à casser une banque.
- Comme ça ta voiture est apparue juste par magie? Demande-t-elle, les bras croisés sur sa
poitrine.
- Je travaille, tu sais que je touche très bien et tu connais aussi mes origines. Lui rappelé-je.
Elle se tait un bref instant et me regarde avec des yeux inquiets:
- Il te menace, c'est ça? Ou te frappe? J'ai déjà vu des bleues sur ta peau.

Je ne réponds rien.

- Ok, je vois. Si tu ne veux pas le faire, moi je vais le faire. Je vais parler au directeur et je dirai tout à la police. Conclut-elle en se dirigeant vers la sortie.

Je la devance et ferme la porte.

- Tu ne diras rien à personne.

Mon bien, mon mal [TERMINÉ]Des histoires addictives. Découvrez maintenant