Tu n'as jamais réellement compris les êtres humains. J'adorais ton regard un peu perdu quand tu ne saisissais pas une référence cinématographique ou littéraire pourtant populaire. Tu me rendais bien la pareille lorsque tu déblatérais sur les graphismes élevés de tel jeu vidéo, ou lorsque tu m'interrogeais de façon très pointue sur les paroles d'un groupe de musique à ton goût. Ton langage était celui des machines, binaire, froid, et exigeant.
J'en faisais souvent les frais, mais cela m'importait peu, tant que je pouvais être à tes côtés, tant que je pouvais voir un sourire s'épanouir sur ton visage, tant que je pouvais faire éclore quelques myosotis et clématites dans notre jardin secret.
Le soleil éclairait les journées de mes treize ans, et l'été fila sans je m'en aperçoive. Surprise et effrayée de l'apprendre, je me rendis compte que tu ne m'avais pas manquée autant que je ne l'aurais cru. Je rentrai à l'école, des papillons dans le ventre. Ces papillons-là n'avaient rien d'agréable : leurs ailes me chatouillaient atrocement, provoquant de ci, de là des picotements des élancements, des tiraillements jusqu'à ce que je ne souhaite rien d'autre qu'ils redeviennent d'inoffensives chenilles. Trop occupée à me dépêtrer de ces histoires de papillon, je ne t'avais pas vue approcher. Nous nous saluâmes, embarrassées. Alice me raconta les péripéties de ses vacances, je lui contai les miennes.
Le silence s'installait de nouveau entre nous, à peine remué par le chahut des banalités que nous échangeâmes. La journée passa et avec elle la semaine, qui empiéta bientôt sur un mois. Je n'entendais plus rien, assourdie par les silences d'Alice. J'avais bien essayé de faire taire le bruit de nos pas dans les couloirs, le son de nos couverts cliquetant contre notre assiette à la cantine, les chuchotis du vent dans les arbres, mais rien à faire. Une voix atone me hurlait à l'oreille que c'était fini. Qu'il n'avait suffit que d'un été pour qu'Alice érige de nouveau les murailles que j'avais mis tant de temps à détruire. Qu'elle m'était devenue plus étrangère que la jolie brune aux crayons de couleur. Que je n'aurai plus d'écho à mes rires.
Cette voix discordante beugla quelque chose de terrible. Terrible, parce qu'il se pouvait bien que cela fut vrai.
Je n'ai rien fait pour empêcher nos rires de se faner.
Rien fait pour éviter que la moisissure ne prenne notre cœur d'assaut.
Rien fait pour chasser la poussière de nos souvenirs ensemble.
Rien fait pour empêcher nos belles fleurs de dépérir.
Rien, Alice.
Voilà ce à quoi nous étions réduites.
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A Comme Alice
Literatura faktuAlice. J'ai toujours aimé ton nom. A comme un commencement. Le début d'un prénom, d'une histoire. La nôtre. NDA : Cette histoire est véridique, à quelques détails près. Les prénoms n'ont pas été modifiés.
