Les cahots de la route empêchaient Aëlle de trouver une bonne position pour sombrer dans le sommeil. Si le Duc de Creüse l'avait placé pour le voyage dans son plus beau carrosse, il n'était pas agréable pour autant et Aëlle imaginait les contusions que le banc laisserait sur sa peau de marbre. Après tout, cela importait peu à Baldor. Il ne s'agissait pas encore d'un mariage mais d'une simple visite, et Aëlle aurait peu d'occasions de se dévêtir.
Il ne s'agissait pas encore d'un mariage, et pourtant Aëlle se sentait devenir une poupée. Il avait été enroulé pour l'occasion dans une des splendides toges de cérémonie du Duc, symbole de la richesse et de la prospérité creüsoise. Ses longs cheveux dorés avaient été coiffés en tresses, comme celles que son frère portait tous les jours. Il était un vrai représentant de la puissance du Duché, en passant outre son propre physique évidemment. Mais même là, Baldor avait fait des merveilles. De la poudre appliquée sur sa peau permettait de lui donner un teint mat, à l'image du reste de sa famille, et l'huile conférait à ses cheveux une couleur plus sombre. Ainsi grimé, il ressemblait presque à Balden et Chiara.
Il capta le regard de son reflet dans la vitre. Passant la main sur la balafre qui ornait sa joue, il sourit. Voilà une chose que son père ne pourrait jamais effacer. Cette cicatrice lui était si chère qu'il la portait avec fierté. Elle était le reflet extérieur de ce que tout le monde pensait : Aëlle n'avait rien à faire dans la famille Agrivides. Là où les autres étaient beaux, il était laid. Là où les autres étaient forts, il était faible. Là où les autres étaient aimables, il était mauvais.
Il se rappellerait toujours les circonstances dans lesquelles elle était apparue. Il n'aimait pas se remémorer l'enfant qu'il était alors. Le petit garçon qui suivait son grand frère des étoiles plein les yeux et qui vénérait son père. Le petit garçon qui avait suivi son frère à l'entraînement une fois de trop, et qui ne vénérerait plus jamais son père. Le petit garçon avec lequel personne ne retenait ses coups, le petit garçon que l'on ne tentait pas de soigner. Le petit garçon qui aurait été bien mieux s'il n'était pas né.
Non, il n'aimait pas se le remémorer. Il n'avait pas encore compris à l'époque qu'il n'y avait aucune place à Agrivia pour quelqu'un comme lui. Alors il chassa ces images de ses pensées et se reconcentra sur la route. Celle-ci était en bon état, même si elle semblait évidemment moins bien entretenue qu'à Creüse. Aëlle avait quitté Agrivia plusieurs jours auparavant, et les longues heures de bateau pour traverser la mer intérieure de l'Impire l'avaient épuisé.
Il n'avait jamais quitté la citadelle. Baldor ne souhaitait pas l'emmener avec lui en voyage, lui le paria, lui l'isolé. De toute manière, il se rendait compte qu'il détestait ça. La chaleur qui régnait dans le carrosse manquait de lui faire perdre la raison. Aëlle avait toujours été extrêmement sensible à la température. Il ne se sentait en pleine possession de ses moyens qu'en situation de froid extrême, comme dans sa chambre qu'il veillait à maintenir close pour empêcher la chaleur du reste de la citadelle de s'y infiltrer.
Sa tête commençait à dodeliner lorsque les cahots s'arrêtèrent. D'un coup d'œil à l'extérieur, Aëlle put confirmer son impression : ils étaient arrivés à la capitale des Caribes. Des mouettes parcouraient un ciel d'un bleu presque douloureux, faisant écho à l'océan tout aussi rutilant. Le palais de la Duchesse Nethe, devant lui, l'intimida. La structure, pourtant toute en bois, dégageait une étonnante impression de solidité qui n'était pas sans rappeler la citadelle d'Agrivia. Peut-être toutes les demeures des Ducs étaient-elles ainsi. Après tout, Aëlle n'en savait rien.
Au moment où il mit le pied hors du carrosse, il sut qu'il ne pourrait pas vivre dans ce Duché. L'air moite et chaud lui collait à la peau, l'étouffait. Le sel agressait sa peau, ses narines, ses lèvres. Le soleil brûlait ses yeux et ses nerfs. Le bruit des vagues et des oiseaux lui blessait les tympans. Trop de sensations. Désorienté, il sursauta lorsque son père posa une main sur son épaule.
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Imperator
FantasyUne tour dont la puissance ne voit jamais le jour, Une reine qui préserve son peuple de la peine, Un cavalier par son devoir et son amour tiraillé, Un pion auquel personne ne prête attention, Un roi plus faible que l'on ne le croit, Un fou à la rech...