Monsieur Lee ajusta ses lunettes carrées, scrutant ses deux patients avec parcimonie. Il tria un dossier, froissant légèrement les feuilles, qu'il rangea dans son tiroir de sa délicatesse singulière.
« Pourquoi êtes-vous ici ? dit-il enfin, croisant ses mains sous son menton.
— Pour une partie de pétanque, ça se voit pas ?
— Garde ton agressivité pour ton père, Thomas.
— Ah ? Parce que c'est plus Tommy, maintenant ?
— Je vois... prononça le Docteur Lee. Depuis combien de temps êtes-vous ensemble, messieurs ?
— Environ huit ans. répondit Thomas.
— Ça va en faire neuf... corrigea Newton.
— Très bien. Pourquoi avoir décidé de contacter un lieu de parole ?
— J'essaye de sauver mon stupide mariage.
— "Stupide"? s'offusqua Thomas. C'est toi, qui as demandé ma main !
— Tu regrettes d'avoir accepté, c'est ça ?
— Non ! Tu m'aimais, à l'époque !
— Monsieur Edison, que cherchez-vous ici ?
— J'aimerais retrouver le rêve parfait qu'on vivait...
— Monsieur se la joue romantique ? C'était pas arrivé depuis des semaines.
— Que reprochez-vous à votre époux, monsieur Isaac ?
— C'est simple, je fais toujours tout.
— Pouvez-vous développer ?
— Je m'occupe de la maison pratiquement tout seul, pareil pour l'administration, et surtout, je l'aime pour nous deux.
— Monsieur Edison, voyez-vous cette situation de la même façon ?
— Évidemment que non ! Aucun jour ne passe sans que je ne me dise que je l'aime ! Je te le dis, Newt !
— C'est ça, après qu'on ait fait l'amour, bien sûr.
— Tu n'as pas l'air de vouloir l'entendre dans d'autres moments ! Et puis... on n'a rien fait depuis des mois !
— Justement !
— Qu'espérez-vous de ce travail, messieurs ?
— J'espère pouvoir retrouver l'homme que j'ai marié.
— L'homme que vous avez marié ?
— Je ne reconnais plus Tommy, ces temps-ci !
— Hein ? J'ai absolument pas changé !
— Bien sûr que si ! Tu te laisses complètement aller !
— En quoi ?
— Tu sors avec tes potes comme si t'avais encore vingt ans, et tu fréquentes des boites de nuit alors que tu n'y as auparavant jamais mis les pieds !
— Pourquoi ces récentes habitudes vous dérangent-elles, monsieur Isaac ?
— Je n'aime pas ces comportements. C'est pour ça que je suis tombé amoureux de Tommy, à la fac. Il était introverti et toujours perdu dans ses livres.
— Êtes-vous d'accord pour reconnaître que vous vous passionnez récemment pour les événements festifs, monsieur Edison ?
— Oui, oui... J'avoue que j'y participe régulièrement et que ça ne me ressemble pas.
— Quand est-ce que ce changement brusque a démarré ?
— Au décès de ma mère, je dirai... c'était une femme sur protectrice. Elle prenait les décisions à ma place, elle me privait de beaucoup de libertés...
— Pourriez-vous faire un lien avec le décès de votre mère et votre comportement actuel ?
— Certainement... elle m'interdisait toujours de me rendre à n'importe quelles fêtes. Peut-être que j'ose lui désobéir seulement maintenant qu'elle est partie...
— Comprenez-vous la réaction de votre époux ?
— Non ! Pourquoi ça te dérange tant que je m'amuse simplement avec des amis ?
— Parce que tu n'as plus l'âge pour, Thomas ! On a une maison, un travail, des responsabilités... et ces lieux sont dangereux ! Je sais à peine ce que tu y fais !
— Pourquoi le pensez-vous ?
— Avec les alcools forts, les drogues et les prostitués... il y a suffisamment de facteurs.
— Tu as peur que je te trompe ? s'étonna Thomas.
— Je ne suis pas totalement rassuré là-dessus..
— Newt, c'est absurde ! Même si c'est compliqué en ce moment, je ne te manquerai jamais de respect ! Je t'aime, peu importe ce que tu crois !
— Depuis combien de temps pensez-vous exactement que votre relation est devenue plus houleuse ?
— Depuis un an, je dirai... répondit Thomas.
— Je suis d'accord...
— Quand est-ce que vous avez fait l'amour pour la dernière fois ?
— Euh... Cinq mois ?
— J'en ai compté sept... souffla Newton
— Pouvez-vous expliquer cette absence de tendresse ?
— Newt est trop occupé pour m'accorder un minimum d'attention, voilà tout.
— Quoi ?
— Pourquoi pensez-vous cela ?
— Parce qu'il repousse chaque approche !
— Je suis fatigué de mes journées !
— Ce serait l'excuse pour sept mois sans toi ?
— Ça en fait sept quand ça t'arrange !
— Dis plutôt que tu ne me désires plus !
— Tommy, tu ne pourrais pas te tromper plus que ça...
— Alors argumente !
— Je ne veux pas t'aimer en sachant que tu as encore traîné dans ces endroits insalubres ! Ça n'a rien à voir avec ton physique, mais avec ton esprit ! Ta mentalité nouvelle n'est pas celle que j'aime, ni celle que j'ai épousée !
— J'ai autant changé que ça à tes yeux ?
— Oui ! Je ne te reconnais plus !
— Vous semblez surpris, monsieur Edison ?
— Je ne m'en étais pas rendu compte... Je suis désolé, Newton... je ne voulais pas t'effrayer, ça n'a jamais été le but.
— Seriez-vous prêt à ralentir le rythme de vos sorties ?
— J'arrêterai tout dès aujourd'hui pour garder Newt ! Je l'aurais fait bien avant si j'avais su que ça te dérangeait, chéri !
— Ah oui ?
— Évidemment ! Je t'aime tellement ! C'est simplement que, parfois, j'ai du mal à te comprendre quand je traverse aussi des événements lourds.
— Non, c'est de ma faute... j'aurais dû t'en parler et essayer de comprendre ce qu'il se passait auprès de toi. On s'est parlé de moins en moins ces dernières semaines, et ça ne nous a jamais ressemblé... Excuse-moi, Tommy.
— Pensez-vous pouvoir parvenir à vous ouvrir l'un à l'autre de nouveau ?
— Nous l'avons bien fait pendant neuf ans... répondit Thomas.
— Très bien, messieurs. Nous pouvons fixer un prochain rendez-vous si vous le souhaitez. »
Lorsqu'ils quittèrent l'immeuble, leurs mains se joignirent naturellement. Avec un sourire amoureux, ils rentrèrent calmement chez eux.
