Je ne pense pas, je ne comprends pas, et rien ne me vient. Presque un mois alité, exploré, investigué, disséqué par médecins, chirurgiens, psychologues, infirmiers. Adulé par ce même jeune homme, juste ici, légèrement tourné à ma droite, patientant près de mon chevet, les doigts mêlés sous le menton, parfois aux miens, m'observant finement, me louant d'amour fort et de promesses dégoulinantes. Il est mon conjoint, - c'est ce qu'il me dit. Et il ne me lâche pas, pas même une seconde. Il ne comprend pas, lui non plus. Au minimum, il refuse de faire mon deuil, d'accepter ma réalité qui est que je ne suis pas ce que j'étais, ni celui qu'il a toujours connu. Je n'ai à l'esprit que mon réveil lointain et cru, je suis comme né à trente ans. Je ne suis personne jusqu'à ce que je redécouvre ce que je peux être. Il m'assomme d'anecdotes, me lasse avec les dernières nouvelles de quelques amis. Tout ceci m'est fade, sans intérêt, ni charge.
Je n'ai pas d'attachement. Je n'aime rien, et je n'aime personne. Je ne retrouverai jamais ma mémoire, c'est inscrit sur le rapport de mon accident. Pourquoi s'embête-t-il à solliciter une conscience morte ? Il me sermonne chaque jour : « Je retomberai amoureux de ce que tu deviendras. Et si tu m'as vraiment aimé, tu retomberas amoureux de ce que tu découvriras de moi. » Je n'en crois pas un maudit mot. Ce que j'étais est mort. Je n'existe plus, je suis une boîte crânienne avec un cœur fonctionnel. Je n'ai plus d'âme, plus de personnalité, plus de pulsions, plus de goûts. Je ne peux pas rebâtir ce qui s'est effondré.
Jusqu'ici, je ne vis que par contradictions. Je ne veux pas de lui, mais j'habite avec lui. Je l'ai aimé des années, mais je ne veux rien de son corps et rien de son cerveau. Mon passé a éclaté, mais cet homme le rattache bout par bout avec une ficelle. Et j'aimerais partir loin, ne pas me donner une seconde chance de vivre. Peu importe si mon corps peut toujours se porter. Il fait de moi une coquille vide, un instrument sans son, un garçon inutile servant à soutenir un jeune inconnu.
L'inévitable est venu. On m'a jugé apte à retourner vivre chez moi. Mes oppositions ont été ignorées. Je n'ai apparemment plus de famille à titre génétique, et ne peut pas encore me supporter seul. Je n'ai plus que Thomas. Un prénom dont je ne me souviens même pas de la rencontre.
Il m'a conduit à notre appartement. J'ai eu le sentiment de voler le rôle d'un autre, d'être un usurpateur acclamé, - je le suis. J'ai redécouvert les pièces comme l'on visite le bien d'une vague connaissance. Pas d'associations, pas de souvenirs. Et le pire : je devais partager le seul lit avec Thomas. C'était plonger dans un océan parfait sans savoir retenir sa respiration.
« Je comprends... m'a doucement répondu Thomas en voyant ma grimace. Je dormirai sur le canapé, tu pourras prendre notre lit. »
Je l'ai dévisagé comme une mouche épierait une araignée impavide à sa vue. Je m'étais attendu à ce qu'il m'oblige à adopter mon passé, à creuser les limbes de ma mémoire avec mes ongles. Mais il n'a rien fait de tout ça. Les premières soirs, après avoir dîné en silence, Thomas restait au salon pendant que je rejoignais la chambre. Au départ, cette habitude me rassurait. Puis les nuits sont devenues dérangeantes et vides près des oreillers froids. Je me suis mis à grelotter de peur. Je me sentais vulnérable une fois laissé entre mes propres mains, j'étais si atteignable, si peu instruit de la vie, moi qui en avais tout oublié. Alors j'ai appelé Thomas à travers l'obscurité, inutilement réfugié sous les draps que je serrais entre mes poings. Il est arrivé affolé, arraché à son sommeil, les cheveux fous, nu, en caleçon.
« Tout va bien ?! »
Je l'ai regardé lentement, - de haut en bas, de bas en haut. Je l'ai contemplé, le cœur absent, les lèvres entrouvertes, et surtout l'estomac noué. J'ai découvert son corps avec une pulsion intime, pourtant familière. C'est ainsi que j'ai rencontré ce sentiment d'attirance, celui que j'avais déjà expérimenté et que j'avais refoulé. Il m'a fait me sentir pour la première fois.
