Newt froissait le morceau de papier, crispé d'un embarras joyeux qu'il s'efforçait à divulguer, pataugeant dans une colère prudente en le rangeant discrètement dans la poche de son cargo. Minho, qui l'avait observé comme la bribe d'une scène de comédie théâtrale, dit avec arrogance : « Thomas a encore frappé, je me trompe ?
— C'est plutôt évident, non ? répondit Newt, rougissant tandis qu'il s'éloignait de son casier.
— Calme, mon vieux barbon. Je ne suis pas Thomas, au cas où tu ne l'avais pas remarqué. Pas besoin de sortir les griffes. Mais, sérieusement, tu devrais être plus cool avec lui
— Plus cool ? fit-il, la voix aplatie d'outrance. Il me force la main ! Je lui ai déjà dit des centaines de fois que je ne pouvais pas.
— N'empêche que tu n'en trouveras pas beaucoup, des gars qui t'écrivent des petits mots gentils et qui les glissent dans ton petit casier.
— C'est vrai qu'il est pas mal adorable... admit Newt en murmurant.
— Et beau, et intelligent, et bienveillant, et sportif, sans oublier sexy...
— N'es-tu pas supposé être hétéro, toi ?
— Bien sûr que si. J'essaie de te faire comprendre que tu fais semblant d'ignorer ses centaines de qualités, idiot.
— C'est évident que je l'adore, Tommy... Je ne peux simplement... pas le faire.
— Alors pourquoi est-ce que tu le reluques chaque après-midi, à son entraînement de basket ?
— Ça n'a rien à voir...
— Si, ça a tout à voir. Tu ne te rinces pas uniquement l'œil en faisant ça, tu le fais aussi espérer. Et c'est mauvais, car ce type est fou de toi.
— Ah, vraiment ?
— Évidemment ! s'exclama Minho. Il t'écrit des mots tous les jours avec une écriture super soignée, il t'apporte un croissant pratiquement chaque matin, il te fait des compliments créatifs et à croquer, il te passe toujours son pull quand tu as froid, alors même que tu fais systématiquement la même erreur, et il... Attends voir, tu étais sarcastique ?
— À ton avis ?
— Eh ! Tu aurais pu me le dire, je gaspille ma salive dans le vide ! Déjà, fais-moi voir notre mot du jour ! »
Il délogea le papier de sa poche, le déplia et lut : « "Jour soixante-dix. La patience est presque l'amour". Effectivement, il est très, très patient.
— Et lourd. ajouta Newt en s'en allant dans les couloirs.
— Allez, mec ! supplia Minho en le suivant. Arrête de faire ton beau gosse !
— Je ne fais pas mon beau gosse !
— La preuve ! Tu l'ignores !
— Je ne l'ignore pas, je me protège...! Si mes parents apprennent que je sors avec un homme, je suis fichu, mort, enterré, - tu le sais.
— Ce n'est pas une raison pour ne pas lui répondre... tes vieux ne sont pas dans ta tête. rétorqua-t-il aussitôt. Tu pourrais au moins lui dire d'arrêter, parce qu'il... Mais, attends voir... D'accord, j'entends... Parfaitement, oui... j'ai tout à fait compris...
— Quoi ? Qu'as-tu compris ? réagit Newt avec souci.
— Tu l'évites parce que tu n'as pas du tout envie que ça s'arrête ! Non, tu les veux encore, tes petits mots ! Et sais-tu pourquoi tu les veux encore ? Je te le donne en mille : tu es encore plus fou de lui que lui de toi, - dans la mesure du possible.
— N'importe quoi...
— Bien sûr, tu es aussi rouge que le gros nez de mon oncle alcoolique. Tu es amoureux, petit chenapan !
— Et qu'est-ce que ça change, au juste ?
— Dieu, il l'a avoué ! Il l'a avoué, et il vit toujours !
— Je n'ai jamais prétendu le contraire...
— C'est ça. Tu m'assures depuis le début que ce gars te tape sur les nerfs, alors que tu gardes ses mots dans une jolie boîte toute ronde.
— Comment le sais-tu ? blanchit-il, l'empêchant de parler trop fort.
— Une boîte noire et en velours, couchée sous ton lit. Tu ferais mieux de ne jamais me laisser seul dans une pièce quand tu m'invites chez toi.
— Tu fouilles dans mes affaires, en plus de m'arranger avec un garçon à qui tu n'as jamais vraiment parler ?
— Eh, nous parlons de toi, jeune homme, pas de moi ! Surtout que tu es amoureux de Thomas !
— Oui, je suis amoureux de lui. Content ?
— Ô que oui ! On ne peut plus satisfait !
— Min, je lui ai déjà dit... c'est pour ça, qu'il persiste avec ces mots... Tout comme je lui ai déjà dit que je ne pouvais pas !
— Tes parents ne sauront rien ! Ils ne savent même pas que tu te tapes un type que tu ramènes à la maison en douce depuis deux mois !
— Comment sais-tu que...
— Tes cols remontés, tes boitements douteux, les clins d'œil que te fait Thomas, tes rougeurs dès que tu le vois, les heures de remis que tu m'as foutu à moi, moi, ton seul ami, sans parler de tes explosions de bonne humeur trop soudaines... Je ne suis pas né de la dernière chèvre.
— Il me semble qu'il est plutôt question de pluie...
— Ne te défile pas, car je ne vais pas te laisser en paix.
— Vas-tu vouloir me coacher ?
— Affirmatif. D'ailleurs, voilà ta première leçon. Tu vas amener ce cul que Thomas ne connaît que trop par coeur jusqu'à lui, et tu vas lui dire que tu veux faire avancer les choses entre vous.
— Et pourquoi le voudrais-je ? je ne suis même pas sûr qu'il le veuille aussi.
— Parce qu'un plan cul t'envoie des déclarations poétiques par écrit avant même de t'avoir déjà effleurer les cheveux ?
— Je voulais dire qu'attendre si longtemps l'a peut-être lassé...
— Newt, tu viens tout juste de retrouver un nouveau mot dans ton casier.
— Penses-tu sincèrement que j'ai mes chances ?
— Tu as la bénédiction de l'Amour. Alors fais-le, et fais-le maintenant.
— M... Maintenant tout de suite ?
— Maintenant tout de suite. Allez, déguerpis !
— Ok, ok... j, j'y vais ! Merci, Minho ! Je te le revaudrai !
— C'est ça. Cours, Forest. Non pas que j'ai déjà vu ce film. »
Newt leva un pouce et disparut parmi les élèves, Minho le regardant s'éloigner avec un sourire complaisant.
« Je te jure, les ados. »
