- 9 - La Soirée

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Par rapport au dîner de ce soir, le banquet tenu le jour de leur arrivée pouvait passer pour un simple repas de famille. De nombreuses tables et des myriades de coussins avaient été installés dans l'immense salle à manger. Jaspe et Béryl eurent à peine le temps de toucher aux délicieux mets qui recouvraient leur table. Un courant continu de nobles et de dignitaires convergeait vers eux pour se présenter. Jaspe tentait à grand-peine de faire rentrer tous les noms et les titres dans sa mémoire. Il espérait que Béryl n'était pas trop submergée, après tout c'était elle qui serait un jour leur reine. Cependant, sa sœur semblait parfaitement à l'aise. Elle avait un sourire et une parole aimable pour chacun. Pourvu que toute cette animation ne la fatigue pas trop. Si elle était contrainte de garder le lit les prochains jours, leurs hôtes s'interrogeraient peut-être sur le bien-fondé d'une alliance avec une princesse aussi frêle.

Jaspe, accaparé par les Crépusculaires, ne put pas s'investir auprès d'Acacia autant qu'il le souhaitait. Cependant, dès qu'il avait un instant, il lui posait mille et une questions. Quels étaient les ingrédients de tel plat délicieux ? Quelle occupation à la cour avait tel noble dont il avait déjà oublié la présentation ? Acacia répondit à tout avec une extrême courtoisie. La courtoisie sans âme de leur première rencontre, dénuée de l'étincelle qu'il avait cru apercevoir à plusieurs reprises depuis.

Après le dîner, les invités furent canalisés vers le grand salon. Jaspe déambula au milieu des tables de jeu qui avaient été dressées un peu partout. Déjà, les cartes, les dés et des pions étranges qu'il n'avait jamais vus étaient pris d'assaut. Les groupes se formaient. Installés sur une mezzanine, des musiciens jouaient en sourdine.

Le Premier ministre, le seigneur Cyprès, vint à la rencontre de Jaspe alors qu'il essayait de comprendre les règles d'un jeu de cartes particulièrement bruyant. Toujours très droit, les mains dans le dos, il promenait autour de lui le regard satisfait de celui qui assiste aux résultats de ses efforts.

— Eh bien, Votre Altesse, appréciez-vous cette soirée ? s'enquit-il avec amabilité.

— Je passe un moment délicieux, je vous remercie.

— J'espère que votre sœur se plaît parmi nous, et qu'elle pourra tomber amoureuse de notre beau royaume.

Machinalement, Jaspe la chercha des yeux dans la foule. Elle était fort bien entourée d'une masse de courtisans qui posaient déjà leur jalon auprès de la future reine. Le visage de Béryl était tranquille et souriant. Elle semblait à son aise.

— Je n'en doute pas un seul instant, répondit le jeune homme. Nous avons été merveilleusement accueillis et tout le monde est aux petits soins avec nous. Je suis persuadé que Béryl commence déjà à apprécier ce qui sera son futur foyer.

— Tant mieux, vous m'en voyez ravi.

Il lissa sa fine moustache et sourit avec un coup d'œil éloquent vers la table de jeu la plus proche.

— Cette partie a l'air de vous intriguer, voulez-vous que je vous en explique les règles ?

Jaspe accepta volontiers. La compagnie de l'homme était agréable et contribua à lui faire oublier, l'espace d'un instant, qu'il aurait dû faire son possible pour faire oublier à Acacia son refus d'enfreindre les règles avec elle. Lorsque le Premier ministre finit par s'excuser pour s'empresser auprès d'autres invités, Jaspe se retrouva seul. Il se dirigea vers les dessertes qui occupaient tout un pan de la pièce. Elles proposaient des boissons et des pâtisseries à ceux qui ne seraient pas encore rassasiés.

— Pardonnez-moi, Tante Cornaline, pourriez-vous vous décaler que j'accède aux plateaux ?

Un verre en main, sa tante le gratifia d'un solennel signe de tête avant de s'exécuter d'un élégant pas chassé. D'ici, elle avait une vue d'ensemble parfaite sur la salle et les allées et venues de ses occupants. Renoncer à un tel poste d'observation était sans doute inenvisageable.

Conte de l'Aube et du CrépusculeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant