Chap. 69

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-Pourquoi aimes-tu tant être dans la nature?

Colombe sursaute, frappe Jean au bras comme à son habitude.

-Et toi alors! Pourquoi aimes tu tant me faire peur?
-Je n'aime pas te faire peur, mais j'aime bien te regarder quand tu es dans ton monde. Tu parais... différente. Tu sembles enfin être vraiment toi.

Il fait nuit. Les lumières du château et les étoiles éclairent un peu le jardin. Des ombres dansent. Il fait froid.

-Qu'est ce que tu fais ici? La fête de ton mariage bat son plein, tu devrais être la bas.
-Et toi? Que fais tu ici?
-Ce n'est pas moi la mariée. Et je n'aime pas les mariages, je préfère être seule, au calme.
-Moi aussi...
-Tu es irrécupérable! C'est ton mariage enfin! Tu ne vas pas abandonner ta femme dès le premier jour quand même!
-Je ne l'abandonne pas. Mais ils étaient tous trop occupés, même elle. Personne ne remarquera mon absence.
-Bien-sûr que si.
-Alors tant pis. Ils attendront. Tu me manquais.

Colombe soupire. Elle sait qu'elle ne pourra pas le faire changer d'avis, alors tranquillement, elle s'allonge dans l'herbe.

-Viens à côté de moi. J'aime tant regarder les étoiles. C'est si beau. Si paisible.

Jean s'allonge à côté d'elle. L'herbe est froide, un peu humide. C'est agréable.
Ils se taisent et observent. Longtemps.
Au loin, les bruits de la fête, et tout près, le faible son de leurs respirations.
Mais finalement, au bout d'un long moment, Colombe finit par murmurer:

-Lorsque j'ai épousé mon premier mari je n'étais pas vierge. Et... j'étais amoureuse. Je ne lui ai jamais dit que je l'aimais. Je voulais me passer de l'amour des hommes. Mais je l'aimais. Et je ne l'ai compris qu'après qu'il me soit arraché... Parfois, tu me fais penser à lui, même s'il était beaucoup plus jeune que toi.... Je crois que si nous remontions le temps, si je n'avais pas tant souffert, si les hommes ne m'avaient pas tant brisée, si tu n'étais pas l'héritier si trône, si le monde n'était pas ce qu'il était, je crois que j'aurais pu t'aimer Jean. Je crois aussi que tu feras un bon roi, si tu sais écouter ton peuple, alors tu le seras, je suis sincère.

Un silence. Colombe fixe toujours les étoiles, et Jean l'observe du coin de l'œil, encore sous le choc de ses paroles. Finalement, il se redresse sur un bras et se rapproche d'elle, comme dans un mouvement pour l'embrasser, mais elle l'arrête en posant sa main sur sa poitrine.

-Je ne serai pas ton amante Jean, je ne serai la maîtresse de personne, plus jamais. J'ai trop donné de mon corps et de mon âme, cela suffit désormais. Et j'en suis désolée, car une part au fond de moi aimerais vivre si simplement, aimer ton corps et profiter de ce que je peux pendre. Mais ce n'est plus possible. En revanche, sache que je t'aime d'un amour fraternel sincère. Je ne peux pas te donner mon corps, mais je peux t'aider, je peux te conseiller. Je connais les souffrances du peuple. Par dessus tout, je connais les souffrances des femmes. Écoute mon avis et les conseils, et la moitié de ton peuple sera peut-être un peu moins malheureuse. J'ai voulu mourir tant de fois ses deux dernières années que je ne pourrais les compter. Mais j'ai survécu, encore et encore. Alors je me dis que ça doit être ainsi, que je dois vivre. Et dans ce cas, je veux que la vie serve à quelque chose. Je veux être utile aux femmes, à toutes les femmes.

Elle se redresse assise, plante son regard dans celui du jeune homme et prend sa main dans les siennes.

-Jean, si tu m'aimes, en tant que frère, en tant qu'ami, en tant qu'amour impossible, jure-moi que tu empêcheras tes parents de me forcer à me remarier. Jure-moi que tu leurs enlèveras cette idée de la tête. Jure-moi que quand tu seras roi, tu feras tout pour aider les femmes de ton royaume. Jure-moi que tu m'écouteras, que tu prendras en considération mon avis non seulement en tant que femme, mais en tant que conseillère au même titre que tous les autres. Jure-moi que tu apprendras, que tu écouteras, que tu feras tout ce qui est en ton pouvoir pour que les femmes obtiennent justice en ce monde et que leurs souffrances à cause des hommes cessent enfin. Jure le moi Jean!

Le prince se redresse assis à son tour sans détourner son regard de celui de Colombe qui est alors presque en transe. Il l'observe en silence plusieurs longues secondes, puis, doucement mais fermement il articule:

-Je te le jure Colombe.

ColombeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant