Quelle pitoyable vie - Mordus

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Le livre est presque terminé, j'analyserai un incipit d'œuvre vampirique dans ce chapitre, avant d'attaquer deux œuvres de l'écrivaine Nolween Kamaha que vous avez déjà rencontrée.  Mordus est la huitième œuvre de Saccharos,  auteur.e au style magnifique et subissant les sévérités de la technologie, dont je lis avec régal  les contes antiques issus de plusieurs cultures (Chine, monde celte, autochtones d'Amérique...). Nous avons procédé à plusieurs échanges de lecture.

Aujourd'hui, donc, j'analyse l'œuvre Mordus,  qui relève de la littérature vampirique (genre à part entière sur Watty). Son premier chapitre s'intitule Une rencontre ne manquant pas de mordant, et je l'analyse de "quelle pitoyable vie..." à "la boisson non diluée", vers le milieu, car j'analyse mieux les courts passages. Ajoutons que le livre se constitue d'une anti-préface, une forme de "Oyez, oyez" détourné : dans les récits médiévaux (ex. Chrétien de Troyes) l'auteur annonce que son histoire vaut la peine d'être écoutée. Ici, Saccharos nous dit l'inverse : les vampires sont loin d'être idéalisés et loin d'être des "génies du mal", ils incarnent un mal médiocre (le terme est de moi), c'est à dire que ce sont des brutes épaisses.On rentre dans l'"histoire" proprement dite avec le premier chapitre, que je vais analyser. Lisez le ! 

Le début du texte sonne comme du social, avec un "mordant", une plume acerbe, engagée. Le "personnage", qualifié ainsi (notre personnage, on a donc, avec l'exclamation de "quelle pitoyable vie...", un "jeu" de conteur qui a conscience que le personnage en est un), est mal loti mais au moins ne vit pas à la rue, il étudie la socio, et doit travailler à côté comme esclave moderne, soit livreur/serveur, un peu les deux, ce qui peut évoquer le travail en plateforme. L'Etat est mentionné ainsi que "France Culture" : nous sommes donc bien dans notre beau pays des droits de l'Homme. Le texte est écrit au présent. 

Pointe d'humour caustique 

Le texte est émaillé de cet humour qui a trait à la satire sociale. Ainsi, une invitée costumée porte une tenue datant "de l'époque où Marie Antoinette avait une tête sur les épaules". 

L'écriture, très immersive, nous montre une journée de ce jeune livreur qui écoute France Culture en livrant, esclave moderne ne se faisant pas respecter (qu'un personnage qualifiera d'esclave moderne de merde), ni par son patron ni sur la route. Son scooter est déglingué (à moins de travailler en plate forme, le bon état du matériel, en tant qu'il est responsable de la sécurité de ses subordonnés). Il se trompe d'adresse et est comme retenu par une bande d'amis, dont le fameux Serguei, un russe, très irrespectueuse envers lui. Ce comique est renforcé par le ton très poli voire châtié du livreur (ex, inversion : me laisseriez vous ranger le colis ?) alors que lui se fait qualifier de "petit livreur de rien du tout", il est traité en moins que rien, par des gens de son âge. 

Ironie du sort, l'auteur.e a choisi de lui faire étudier la sociologie, et écouter un podcast sur les Héritiers de Bourdieu, qui, avec la Reproduction, est traditionnellement cité comme livres dénonçant la reproduction sociale via l'école et les études. Le dialogue de par ce décalage et l'intrusion des amis, qui forcent, jusqu'à regarder le nom qui passe l'appel (Amanda) ou à lui dire que le tel n'a pas vibré... Ce qui, au delà du rire, peut mettre mal à l'aise, on se sent mal pour le personnage qui dit vulgairement est dans la merde, malgré une certaine mise à distance dans la narration. 

Petite vie lugubre et malchance 

L'énumération ternaire "la moins chère, la plus rentable et la moins sociale" désigne la solution choisie par l'Etat pour "traiter" les étudiants qui n'ont pas la chance d'être aidés par leurs parents (ceux là, il les déteste). Les punaises de lit ajoutent à l'immersion, et semblent trop réalistes. Ce que j'apprécie, c'est que cette situation initiale ne sert pas de décor ou de prétexte, mais l'auteur.e prend bien le temps d'installer cette situation, on sent un certain engagement concernant la situation des étudiants, la précarité et l'exploitation. Le mot "pitoyable" m'intéresse particulièrement, car la vie qui l'est (pitoyable = suscitant la pitié, donc on a une hypallage : en clair, c'est l'étudiant qui est pitoyable et non la vie, il y a "déplacement". Sur le fond, la pitié est parfois jugé d'un mauvais œil, j'ai un ami, qui se revendique prolo (et l'est), qui ne supporte pas ce sentiment qu'il juge contraire à la dignité. L'étudiant est lui même qualifié de "piètre", un adjectif ne pouvant qu'être épithète, et synonyme de "négligeable", comme si la narration le traitait avec mépris en le balayant d'un revers de main. Bien sûr, c'est à l'image d'une société négligente, critiquée en creux. Lui même se sait appartenir aux "pauvres"  et non  à la "classe moyenne", qui d'après Usul a de "profonds effets anesthésiants" (l'idée de classe moyenne). 

Quant à Serguei et ses acolytes, ils vivent dans un quartier paisible, mais un peu mort, habité uniquement des retraités. Ils sont privilégiés et ont en plus l'avantage du nombre, le traitant avec dédain. D'ailleurs le héros, engueulé car en retard, est confondu avec un autre, ce n'est pas un individu singulier mais un numéro. Un prolétaire est en effet, souvent, "remplaçable", ce n'est pas tant l'année d'étude que la singularité (ex. il est plus difficile de trouver un cardiologue qu'un aide soignant...). Pourtant, dans le langage des personnages, on a comme une inversion, le langage exagérément correct du héros, en plus de l'effet comique lui rend sa dignité, là où le ton plus direct de Serguei et sa bande les placent dans une grande vulgarité. 

La malchance du personnage principal le fait rencontrer ces individus qui, quoique de la haute, sont peu recommandables. Les mordus sont à la fois des passionnés et des gens que l'on a mordu, ce qui, rappelons le, a un sens en littérature vampirique. 

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L'auteur.e cite Ann Rice (autrice de vampires) pour s'en démarquer, ainsi que Bram Stocker l'auteur de Dracula, qu'hélas je n'ai pas lus (d'encre et de pixels, mon essai sur la littérature de Watty, possède un chapitre sur les vampires, où je donne mes quelques références - ex. Carmilla, que Saccharos connaît aussi). Les personnages sont odieux (après tout, le vampire est maléfique) et pas vraiment charmants (alors que certains vampires possèdent un odieux charme, voire paraissent sympathiques). 

J'ajoute une chose : "Vampire" sur Wattpad est une catégorie à part entière (avec Loup Garou d'ailleurs). La plateforme regorge d'histoires de vampires et il est difficile de se démarquer. Or, la savante plume de Saccharos me donne une impression d'originalité dans un milieu très codifié (on sait ce qu'est un vampire). 

@Saccharos, je te remercie pour ce moment de lecture. Les prochains chapitres seront consacrés à Nolwenn Kamaha, et à la fin je reviendrai sur les analyses avec des mini stats notamment concernant les genres littéraires que j'ai le plus analysés. 

Au débutOù les histoires vivent. Découvrez maintenant