Après deux minutes qui me semblent durer une éternité, je les localisent. Mon cœur s'accélère à tout rompre : "Amel et Zyad Noor", mes parents. Je suis partagée entre l'envie de fuir, de fondre en larmes et de m'allonger sur le rebord poussiéreux sans plus jamais le quitter. Mes mains sont moites dans les poches de ma veste en cuir. Je m'approche à petits pas, la gorge nouée.
...
Je m'assois sur le bord de la tombe, me croyant sur le point de défaillir. Les inscriptions dorées sont parfaitement claires. Je sens la culpabilité m'immerger. J'aurais pu venir. Depuis ces quelques années à vivre seule, je leur devais. Je n'y suis pas arrivée. Trop apeurée de la réalité, d'accepter que mes lettres ne trouveront jamais leurs destinataires.
Je ne me suis jamais sentie si seule.
Je ne peux même plus regarder devant, la vérité m'est trop insupportable pour y faire face. Il n'y a que moi, dans un monde incapable de me voir. Ils pouvaient m'aimer, par obligation ils en avaient le cœur, et c'est eux que la vie a abandonnés.
J'aurais eu la force de m'en sortir, mais pourquoi ? Pour qui ? Quel est l'intérêt de vivre, ou pire, de bien vivre, quand plus personne n'existe pour s'en soucier ?
Alors je ne pleure plus. Je vais succomber, c'est ce qui arrive aux enfants perdus et oubliés qu'on a forcés à survivre. Ils sombrent, ou meurent dès qu'une ouverture le permet.
J'ouvre la bouche, pensant mettre à l'oral ce que j'ai écrit durant des années, mais rien n'y fait. Je suis une enfant à nouveau, qui pleure ses parents à l'aide sans succès. Mon regard se pose sur le petit bouquet aux pétales roses encore vifs, comme s'il avait été déposé il n'y a pas si longtemps. Sans doute l'attention d'un agent d'entretien. J'imagine mal Souleymane, leur propre meurtrier, venir déposer des fleurs.
J'ai l'air ridicule, à pleurer sur un décès vieux de dix-neuf ans comme s'il avait eu lieu hier. Je lève le bouquet, dans l'espoir de voir peut-être une photo, mais rien.
Leur mémoire est morte avec eux, et leur image ne peut se lire plus que vaguement sur la mienne. Mes larmes reprennent de plus belle, et tout se remet à tourner autour de moi. Au fond, mon esprit sait que j'en ai besoin, mais mon cœur désespère.
Je reste assise là sans dire un mot, à sangloter et frissonner de temps à autre pendant une heure au moins. Le froid me parcourt sans m'atteindre. La nuit à eu le temps de tomber au-dessus de ma tête. Plus personne ne vient se recueillir. Je ferais mieux de m'en aller. Je veux m'en aller avant de m'enraciner, mais cela semble insurmontable. Je ne peux pas les abandonner encore, pas sans rien avoir laissé. Mais je n'ai rien, et je me sens d'autant plus idiote de ne pas avoir toujours garder l'une des lettres sur moi.
Mon âme souffre d'une mélancolie absurde, fantasmant ce qui ne sera d'aucune réalité. Les larmes brouillent tout autour de moi, et mon esprit divague vers des imaginations au fond desquelles je pourrais me noyer. Ma mère, les bras enlaçant mon corps frêle pour le réchauffer. Son visage est flou. Elle n'a pas de voix, pas d'odeur. Elle est là, je veux m'en persuader, mais rien n'y fait. Ma gorge me brûle et la nausée me prend à force de mes effondrements incessants.
Je sursaute en sentant une main délicate sur mon épaule. Je me retourne, et respire en voyant Khalid, penché à mes côtés, un regard plus doux sur le visage.
Khalid : Je ne veux pas te déranger, mais il se fait tard. Il va falloir y aller. Tu commences à être pâle.
Je lance un dernier regard sur la tombe et sens ma gorge se serrer si fort que j'ai le sentiment d'y avoir nouer une corde, mais fini par hocher la tête à contre cœur, incapable de dire un mot.
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Cruel Princesa
Romance« Un seul instant peut changer une vie à jamais. » Alessia l'a appris à ses dépends. Quand elle qui avait passé sa vie entière à attendre la mort dans le gang de son oncle se voit offrir un ultime espoir, une mission de la dernière chance parmi les...
